Ouagadougou 2013
Fespaco 23e édition
publié le samedi 21 septembre 2013

par Pierre Beneyton
Jeune Cinéma n°354, automne 2013

Fespaco, 23e édition (23 février-2 mars 2013)


Le Fespaco a changé, le Fespaco va changer.

L’organisation s’améliore et un effort sera fait pour la prochaine édition pour rendre ce festival plus attractif (montant des prix doublé) et plus lisible, avec enfin l’abandon de l’obligation de concourir en 35mm, qui occasionnait le retrait de certains films ou des frais considérables pour les réalisateurs, aux budgets déjà limités.
Ces mesures ont été accueillies avec plaisir par tous les festivaliers. Il ne reste plus qu’à s’ouvrir à un public plus large, car la fermeture de certains cinémas (par ex. Ciné Oubri, en plein air) ou la suppression de certaines séances dans les quartiers populaires de Ouagadougou n’en font pas un festival ancré dans la ville.
Seules les cérémonies d’ouverture et de clôture, avec leur spectacle de chants et danses, mobilisent la population.

Le début de la compétition a été placé sous le signe du repentir et de la rédemption, à travers le personnage du tueur à gages ou du gangster, comme dans How to Steal Two Millions de Charles Vundla (Afrique du Sud), et le surprenant court métrage de Patrick Badianjile Kuba (RD Congo) intitulé 86400 , nombre de secondes de la journée qu’il lui reste à vivre pour son dernier contrat.

La surprise est venue du film le plus court du festival (4 minutes), Confess de Jean-Baptiste Ouedraogo (Burkina-Faso) qui raconte la confession, juste avant sa mort, d’un homme politique. La mise en scène est sobre et étrange, et le propos est fort. Il a été justement récompensé par le prix du Meilleur film des écoles de cinéma. Un talent à suivre.

Le cinéma africain interroge la société sous tous ses aspects, mais semble désormais délaisser le récit basé sur la tradition pour affronter directement le monde actuel.

La guerre civile est présente soit à travers un conflit connu comme celui des Hutus et des Tutsis au Rwanda avec Imbabazi, le pardon de Joël Karebezi, qui retrace l’incompréhension du héros devant le fanatisme naissant chez son ami d’enfance et le massacre de sa famille. Un long et douloureux chemin jusqu’au pardon.

L’autre conflit, c’est celui de la guerre civile en Côte d’Ivoire, avec l’ivoirisation de la société instrumentalisée par les politiciens au moment de l’élection présidentielle. Les victimes désignées seront les Burkinabés installés là-bas depuis longtemps, tout à coup chassés vers leur pays d’origine et leurs lointaines familles dont ils sont coupés.

Le poids de la tradition existe encore sous différentes formes, mais se heurte à un monde qui change, en franchissant les étapes à grande vitesse.
Androman, de sang et de charbon , d’Azlarabe Alaoui (Maroc), raconte l’histoire d’un père, charbonnier, qui, n’ayant pas de garçon, décide de faire croire que sa fille en est un, mais qui se heurtera à l’éveil des sens. La maîtrise technique et le jeu des acteurs font de ce film un des moments clés du festival.

Le thème du choc avec la réalité est le fil conducteur de Toiles d’araignées d’Ibrahim Touré (Mali), où une fille refuse le mariage arrangé par sa famille et s’enfuit avec son amant. La réalité les rattrapera puis les sauvera provisoirement. On regrettera juste la scène finale filmée au ralenti qui donne une touche larmoyante inutile.

La sexualité apparaît dans certains films, souvent traitée sous l’aspect de comédie avec des acteurs surjouant leur rôle, mais aussi à travers la remise en cause douloureuse du mâle dominant, comme dans Sara, court métrage de Névamé Akpandza (Togo) traitant de l’infertilité d’un couple ou Nuit de noces de Bossou Massimo (Maroc), sur la virginité de la mariée que la société exige.

L’imprégnation de la tradition religieuse est au cœur du documentaire Même pas mal de Nadia El Fani (Tunisie), qui raconte les déboires de la réalisatrice avec la diffusion de son précédent film Laïcité inch’Allah, même et surtout après la révolution du printemps arabe et la chute de Ben Ali. Elle mènera son combat pour la liberté en parallèle avec son combat contre le cancer. Son film coup de poing a dominé la compétition des documentaires et a justement été récompensé par le jury.

Les mouvements islamistes sont présents dans tous les secteurs de la société, comme l’évoque Yema de Djamila Sahraoui (Algérie), qui retrace le déchirement d’une famille dont l’un des fils est mort et l’autre encore dans le maquis islamiste. Un film fort, récompensé par l’Étalon d’argent, porté par l’interprétation de la mère, jouée par la réalisatrice elle-même, et sublimé par les paysages.

Alors qu’en France est sorti La Désintégration de Philippe Faucon, nous avons pu voir ici Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch (Maroc), qui relate la lente prise en main des jeunes désœuvrés du quartier de Sidi Moumen à Casablanca qui finiront par commettre un attentat meurtrier. Un film magnifiquement maîtrisé sur un sujet délicat, qui ne cède pas à la facilité, ni au lourd didactisme qui le guettait, et qui décroche le Prix du meilleur scénario.

La société est en marche malgré les obstacles obscurantistes, et les jeunes en sont les moteurs et parfois les victimes.
Ainsi dans Moi, Zaphira , d’Appoline Traore (Burkina-Faso), où le miroir aux alouettes de la mode incite une jeune veuve à transformer sa fille en mannequin et l’oblige à en adopter tous les codes, dans le but de la sortir de la misère et du poids du village. Mariam Ouedraogo a été justement récompensée pour son rôle de mère bravant les interdits et arc-boutée sur son rêve.

Les adolescents sont pris dans le piège de la vie, parfois c’est la guerre qui ne dit pas son nom comme pour Por aqui tudo bem de Pocas Pascoal (Angola). Ici tout va bien, comme disent les deux sœurs, envoyées à Lisbonne par leurs parents pour fuir la guerre civile. Elles vont de désillusions en désillusions, de rencontres éphémères en travaux exploités.

Le coup de coeur du festival est venu de l’île Maurice, avec le premier film de Harrikrisna et Sharvan Anenden, Les Enfants de Troumarron .
Dans ce quartier de Port-Louis, nous découvrons l’envers de la carte postale touristique. Film à tout petit budget, tourné avec des jeunes acteurs non-professionnels, histoire de quatre jeunes, un poète, un voyou, une prostituée, aimée par le dernier qui voudrait fuir avec elle vers une vie meilleure. La quête d’une autre vie les mènera dans le gouffre, au terme d’un film âpre et tendre, Prix de la première œuvre qui aurait pu prétendre au Grand prix pour son audace et sa nouveauté.

Mais le jury a, de façon incompréhensible, récompensé Tey , d’Alain Gomis (Sénégal), en attribuant en outre le Prix d’interprétation masculine au héros de cette histoire d’un jeune homme qui vit son ultime journée en traversant la ville à la rencontre de ceux qu’il a aimés, pour finalement passer ses tout derniers moments avec sa femme et ses enfants dans la sérénité. Beaucoup se sont ennuyés et ont été déçus par ce film d’un réalisateur dont on peut espérer bien davantage.

D’autres déceptions sont venues de deux cinéastes appréciés comme Rida Behi (Tunisie), avec Always Brando , bien loin du Soleil des hyènes qui le révéla il y a près de quarante ans.

Quant à Aduka Newton, dont Ezra avait bouleversé le festival en 2009, il a totalement surpris par son sujet, l’interprétation et la réalisation de One Man’s Show, un des films les plus décevants de la compétition.

Heureusement il nous restait quelques comédies, malgré parfois le jeu appuyé des acteurs et des astuces de scénario un peu épaisses.
On saluera donc le court métrage Accusé de réception , de Djibril Saliou Ndaye (Sénégal), qui relate la lettre désespérée envoyée par un homme au bout du rouleau et qui finalement lui procurera des bienfaits inattendus.

Et aussi O grande kilapy de Gamboa Zeze (Angola), racontant la vie tumultueuse de Johazinho, un cadre du Trésor public qui détourne de l’argent, mène la grande vie et n’oublie pas de soutenir les indépendantistes. Il arrivera au sommet du pouvoir, mais sera rattrapé par l’histoire avant de disparaître et de laisser une trace mélancolique dans la vie de ceux qui l’ont connu. Malgré une fin moins maîtrisée, un des grands sourires de ce festival.

L’édition du Fespaco 2015 est déjà annoncée, et elle marquera sa rénovation, en espérant que d’ici là les films appréciés des spectateurs connaîtront une sortie en France (et ailleurs) et le succès qu’ils méritent, en dehors des festivals comme celui d’Amiens ou la Caravane des Cinémas d’Afrique de Saint-Foye-les-Lyon en mars 2014.

Pierre Beneyton
Jeune Cinéma n°354, automne 2013

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