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Pont du Nord (le) (1981)
de Jacques Rivette
publié le mercredi 28 février 2018

par Alain Caron
Jeune Cinéma n°143, juin 1982

Sorties les mercredis 24 mars 1982 et 28 février 2018

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Rivette, on le croyait disparu à tout jamais. Avec nostalgie, on allait revoir ses films projetés selon les caprices des salles. Cela entre bien dans l’univers de l’auteur, ces salles qu’il faut dénicher, ce programme des spectacles qu’il faut décrypter pour voir ses œuvres. Les fans apprenaient par cœur Céline et Julie et traquaient l’invisible Amour fou dans Paris et sa périphérie.
Pendant que ses films cherchaient leur public et réciproquement, Rivette tendait la sébille. On lui remettait des rubans, des médailles, alors que par ailleurs la commission d’avances sur recettes rejetait par trois fois Le Pont du Nord.

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Finalement, le film a pu être monté, mais avec le strict minimum. N’allez surtout pas croire que le film est indigent, Rivette ayant l’intelligence d’inventer des histoires en fonction de son budget. Ici, l’impossibilité de tourner en intérieur lui fait concevoir un scénario axé autour d’un personnage claustrophobe. Cette astuce lui fournit, outre une économie financière, une idée originale qui donne normément de force au film.

Le Pont du Nord est l’histoire de Marie qui, dès sa levée d’écrou, gagne Paris afin d’y retrouver son amant. Ce dernier lui demande un délai de trois jours, histoire d’encaisser une forte somme d’argent. L’attente de Marie est prétexte à une dérive dans un Paris en mutation où la boule démolisseuse le dispute aux pelles mécaniques. Elle rencontre Baptiste, une fille un peu désaxée et parano.

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Ces deux filles s’opposent et se complètent : Marie est rationnelle, bien ancrée dans la réalité ; Baptiste, au contraire, c’est l’irrationnel à l’état pur. Elle s’invente une armure, un art du karaté qu’elle n’a pas, mais possède une prescience aiguë des événements. Elle se prend pour un samouraï en quête d’une cause à défendre. Elle n’a pas de lien avec le réel, pas de domicile, pas d’argent. Ce couple n’est pas sans rappeler Don Quichotte et Sancho Pança. L’ennemi qu’elles doivent pourfendre existe bel et bien, mais la difficulté réside dans son identification précise.

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L’ennemi, Marie s’y trouve confrontée de manière indirecte en tentant d’élucider le comportement énigmatique de son amant. C’est en cherchant à savoir qu’elle entre dans le monde occulte et dangereux d’un jeu de l’oie découvert sur un cadavre. Peu à peu, s’établit un réseau de coïncidences entre les épreuves fictives du jeu et les situations réelles. Ainsi, la case prison se rapporte à l’incarcération de Marie, la tête de mort au cadavre trouvé dans un terrain vague.

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À partir de là, Rivette s’amuse à des variations autour du jeu : sur le jeu dans le jeu, sur les règles qui s’établissent au fil du déroulement de l’intrigue. Peu importe de savoir s’il se prend au sérieux, ce qui compte, c’est le climat de polar fantastique qui nous submerge peu à peu. Le réalisateur reste toujours dans le réel et c’est par l’utilisation du décor (terrain vague, bourg désaffecté), en ne donnant pas les clés usuelles permettant de typer les personnages, ni de les situer dans un contexte précis, qu’il fait naître le fantastique.

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La critique a reproché au film son absence de scénario, ce qui constitue une erreur. Rivette n’écrit pas selon les schémas classiques du cinéma commercial, il découvre les personnages et les situations en même temps que le spectateur, il ne le mène jamais en bateau en semblant posséder les tenants et les aboutissants de son histoire. Les éléments du film s’imbriquent étroitement, il est très difficile d’en ôter un sans que l’édifice ne devienne bancal. Seulement, le travail disparaît sous la perfection, ce qui peut donner une impression de froideur et de facilité.

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On ne peut certes pas dire que Le Pont du Nord apporte beaucoup de nouveauté dans l’œuvre de Rivette. Peut-être un humour plus froid, un ton plus sombre et désabusé qu’auparavant. Quoiqu’il en soit, il demeure un cinéaste fidèle à lui-même, sans concession ni au snobisme ni au tiroir-caisse.

Alain Caron
Jeune Cinéma n°143, juin 1982

Le Pont du Nord. Réal : Jacques Rivette ; sc : Jacques Rivette, Bulle Ogier, Pascale Ogier, Suzanne Schiffman ; dia : Jérôme Prieur ; ph : William Lubtchansky, Caroline Champetier ; mont : Nicole Lubtschansky, Catherine Quesemand ; mu : Astor Piazzola. Int : Bulle Ogier, Pascale Ogier, Pierre Clémenti, Jean-François Stévenin (France, 1981, 129 mn).



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