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Sacrifice (le) (1986)
de Andrei Tarkovski
publié le mercredi 20 juin 2018

par Christophe Pellet
Jeune Cinéma n° 175, juillet 1986

Sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 1986
Grand prix du jury

Sorties les mercredi 14 mai 986 et 20 juin 2018

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Alexandre, auteur dramatique d’une cinquantaine d’années, s’apprête à fêter son anniversaire en compagnie de sa famille et d’amis. En attendant le soir, il se promène avec un petit garçon qui a perdu l’usage de la parole. Tous deux viennent de planter un arbre apparemment mort. Mais, d’après une vieille légende, l’arbre peut refleurir si on a la force de croire à sa renaissance en l’arrosant chaque jour.

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Au moment où tous sont réunis dans la demeure, on apprend qu’une catastrophe nucléaire est imminente.
Cette déclaration brutale d’écrasement est un traumatisme pour Alexandre : à partir de cet instant, s’offrent à lui de nouvelles données spirituelles, et pour le cinéaste l’un de ces longs dépassements de soi et de quête qu’il ne cesse de poursuivre à travers son œuvre. Alexandre demande à Dieu de sauver le monde, en échange de quoi il brûlera ses biens matériels, abandonnera femme et enfants et s’enfermera dans le silence.

Enfin, après une nuit où le rêve et la réalité se mêlent, lorqu’au matin la paix est de nouveau sur Terre et que tout danger est écarté, Alexandre tient ses promesses. Mais il est gagné par la folie, cette folie qui, pour Tarkovski, est génératrice d’une libération de toutes les attaches rationnelles et matérielles de notre monde et un moyen d’accéder à un état plus proche de Dieu.

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L’unité, un temps disjointe, est donc retrouvée : l’arbre peut s’épanouir entre terre et ciel, gardé par un enfant qui retrouve miraculeusement la parole, le Verbe (dans le sens chrétien du terme).

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Mais c’est l’art, l’œuvre et sa création, qui sont une fois de plus au centre du discours tarkovskien.
En effet, Le Sacrifice commence là où se terminait Andrei Roublev, par la description minutieuse et inspirée d’une œuvre d’art. L’Adoration des mages de Leonardo Da Vinci ouvre Le Sacrifice, les fresques des élèves de Théophane le Grec clôturaient Andrei Roublev. Le même discours conduit les deux films, et, à vingt ans d’intervalle, résonnent les mêmes échos : l’humanité sera sauvée malgré le Mal dominant.
Andrei Roublev se déroulait à l’extrême fin d’un Moyen Âge barbare, Le Sacrifice se situe en notre fin de 20e siècle secoué par un matérialisme destructeur.

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Devant ces menaces historiques, sociologiques, économiques, les deux films en appellent au retour des racines spirituelles de toute vie et à la fonction perdue du Verbe : dans chaque film, un personnage muet, ou se taisant volontairement, retrouve la parole. Cette reconnaissance nouvelle d’une partie de soi s’effectue de manière symbolique et conclut chaque film. La peinture sacrée, elle, n’a jamais perdu sa force, dans les deux films elle devient un espace de médiation, la frontière franchie entre notre monde réel et le spirituel. Tarkovski ne cache pas son admiration pour Fra Angelico, pour qui "l’art n’est que prière".

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Le Sacrifice poursuit l’idée maîtresse de Roublev qui s’achevait sur la vision hallucinée et porteuse d’espoir d’un artisan, jeune fondeur de cloches, aux prises avec la matière rebelle. L’homme trouve son salut en réfléchissant plus profondément sur sa condition et en observant l’envers des choses. Une fois l’univers ainsi appréhendé, il peut alors saisir la portée du sacrifice de soi, acte d’amour suprême.

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La couleur, dans certaines des fresques de Fra Angelico, est absente, la lumière est blanche pour mieux dématérialiser les personnages et leur figure concrète.
La dernière scène du Sacrifice s’écoule au cœur de la même lumière, soutenue par les mêmes opalescences : le spectateur, la chose filmée et surtout le cinéaste lui-même ne sont plus là, n’appartiennent plus à notre monde. Seule la musique et ses accents impalpables témoignent encore d’une présence.
Voici l’adieu de Tarkovski pour un film-testament.

Christophe Pellet
Jeune Cinéma n° 175, juillet 1986

Le Sacrifice (Offret). Réal, sc, mont : Andrei Tarkovski ; ph : Sven Nykvist ; mont : Michal Leszczylowski ; mu : Bach. Int : Erland Josephson, Susan Fleetwood, Valérie Mairesse, Allan Edwall (Suède-Grande-Bretagne-France, 1986, 145 mn).



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