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Silence des agneaux (le) (1990)
de Jonathan Demme
publié le mercredi 20 juin 2018

par Philippe Piazzo
Jeune Cinéma n° 208, mai-juin 1991

Sélection en compétition de la Berlinale 1991
Prix du meilleur réalisateur

Sorties le mercredis 10 avril 1991 et 20 juin 2018

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Première idée forte : confier le rôle principal de l’enquêteur, ici une femme, à Jodie Foster. Son aspect juvénile, sa petite taille, accentués par la mise en scène, la rangent physiquement et de façon contradictoire, du côté des victimes. À l’ouverture du film, elle est cette silhouette banale, s’entraînant à la course dans une forêt, que la caméra traque comme si elle était la millième victime d’un quelconque Vendredi 13.

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Lorsque nous la retrouvons peu après dans les dédales de la prison, en tailleur, le visage maquillé, nous avons ressenti combien déjà l’enjeu des personnages est leur métamorphose.

L’impact incroyable du film ? Il vient de ce que le réalisateur nous place en état de communion avec les personnages (toujours près d’eux en gros plan, en eux-caméra subjective). Nous comprenons, mais par intuition, le caractère ambigu des êtres.
Exemple de la suprême maîtrise des auteurs : la première rencontre entre le tueur psychopathe (ex-psychiatre !) et l’inspectrice du FBI.

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Un face-à-face non pas heurté par les barreaux d’une cellule, mais rendu fluide, "naturel", par une grande vitre qui les sépare et qu’on ne distingue pas immédiatement. Plus tard effectivement, le prisonnier sera dans une cage, avec des barreaux, et c’est justement là qu’il se révèlera dangereux et s’échappera. Pénombre, visage et corps reclus de Anthony Hopkins qui se déploie lentement et prend une forme de plus en plus rassurante, avec des paroles sensées, un ton calme, une extrême intelligence - celle qui précisément terrifie, nous piégeant dans le film sans nous laisser d’issue. C’est l’art du cinéma qui s’impose ici. Si, précisément, nous avons l’évidence du choc de ces deux personnages et de leur contiguïté effrayante, c’est bien par leur disposition dans l’espace, la façon dont le cinéaste choisit de nous les présenter et les indices visuels qu’il place sur l’écran.

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Mais le plus confondant est de voir comment cette mise en scène sert le thème en multipliant son pouvoir de fascination et de terreur. Des doigts qui glissent sur une main, quelques polaroïds d’apparence banale (et donc forcément trouble), des rêves racontés à mi-voix…
Le réalisateur brouille les pistes pour que l’impact du film ne soit pas là où on l’attend d’ordinaire. Il déplace l’objectif de départ : car, petit à petit, l’essentiel n’est pas d’arrêter un criminel - ne pas être dupe de ce petit jeu qui consiste à souligner la cruauté du film en la portant au crédit des deux tueurs et à la nature monstrueuse de leurs crimes -, l’essentiel est de mettre en lumière, de montrer - c’est bien ça qui est choquant - comment s’opèrent les métamorphoses.

Celle - ordinaire - de la jeune fille en femme, celle - intermédiaire - du docteur en malade (son rôle de médium, inexpliqué, installe un climat fantastique qui renforce le malaise) et celle - extraordinaire - de celui qui cherche à réaliser (rendre réel : donc un substitut de la fonction même de Jonathan Demme) son fantasme en recréant son propre corps de morceaux des autres.

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Le film parvient si bien à s’exprimer que le symbole du cocon posé par le tueur au fond de la gorge de ses victimes et qui se transformera en papillon ne nous est donné qu’au terme du voyage. Non pas explicatif, il corrobore par métaphore ce que l’art cinématographique nous expliquait depuis une heure déjà. Que la chair et l’esprit des hommes subissent de réguliers et parfois terrifiants besoins de mutation. La Métamorphose de Kafka ne saurait trouver de meilleur équivalent cinématographique.

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Le Silence des agneaux est un film passionnant : spectacle total qui lie l’efficacité du conteur à la profonde réflexion qu’il suscite et engage la responsabilité de son moyen d’expression en imposant sa nécessité absolue.

Philippe Piazzo
Jeune Cinéma n° 208, mai-juin 1991

Le Silence des agneaux (The Silence of the Lambs). Réal : Jonathan Demme ; sc : Ted Tally d’après le roman de Thomas Harris ; ph : Tak Fujimoto ; mont : Craig McKay ; mu : Howard Shore. Int : Jodie Foster, Anthony Hopkins, Scott Glenn, Anthony Heald, Ted Levine, Charles Napier (USA, 1990, 118 mn).



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