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Lemaître, Maurice (1926-2018)
Une vie, une œuvre
publié le vendredi 6 juillet 2018

par Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe

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Maurice Lemaître (librairie Mona Lisait, 2007) ©Nicolas Villodre


Maurice Bismuth à Paris en 1926, le jeune homme (1) participe à la libération de Paris, s’engage en 1949 dans le mouvement anarchiste, écrit pour Le Libertaire et rejoint un an plus tard le groupe lettriste fondé par Isidore Isou (2) au sortir de la guerre.
Dès lors, sa devise n’est plus celle du journal de Blanqui "Ni Dieu ni maître", mais la formule créatrice de Isou : "Tous dieux, tous maîtres".

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Il est attiré par les idées politiques de ce mouvement d’avant-garde, sous influence Dada et surréaliste, qui prône à la fois le "soulèvement de la jeunesse" (3) et son intégration dans le corps social. Il entreprend dès lors une œuvre poétique, picturale, chorégraphique, discographique, photographique et cinématographique qui lui permet très vite de se distinguer de ses camarades d’alors, y compris des pionniers, Isidore Isou et Gabriel Pomerand (4).

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Ayant l’expérience du monde de l’édition et de l’imprimerie, il devient l’un des propagateurs des idées et des propositions tous azimuts des Lettristes, via notamment Paris Expérimental (5).

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Lemaître cinéaste

 

Pour ce qui est du 7e Art, il fait son miel des trouvailles du film Traité de bave et d’éternité (Isidore Isou, 1951) que produisit Marc’O : utilisation de chutes (ce qu’il est convenu d’appeler found footage), montage autonome du son et de l’image (anti-synchronisme, qualifié par l’auteur de "discrépant"), interventions graphiques sur l’émulsion photographique (travail "hypergraphiste" proche de celui d’un Len Lye et d’un McLaren, enluminures dite aussi "ciselures"), commentaires autoréflexifs, etc.

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Son essai Le film est déjà commencé ? (1951) est à cet égard un coup de... maître. (6). Non seulement, son travail sur la pellicule paraît plus riche et varié que celui d’Isou (préoccupé surtout, semble-t-il, de faire disparaître toute trace de provenance des rushes récupérés dans des laboratoires), mais son concept de "syncinéma" anticipe les actions des peintres du Nouveau Réalisme, des events de Fluxus, des happenings et autres performances visant à se substituer à la peinture comme au théâtre.
Qui plus est, Lemaître exprime une verve comique qu’on ne trouve pas toujours chez ses collègues. La participation du public est encouragée mais il garde la haute main sur les opérations, un esprit potache. Il lance des invectives de caractère rituel et des imprécations fanatiques et un peu folkloriques.

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Après l’anthologie de films virtuels lettristes proposée par Marc’O (7), Lemaître a, à la fois, élargi le cinéma (débordant la dimension écranique de la polyvision chère à Abel Gance, du CinémaScope et autres gadgets retardant l’absorption du film par l’image électronique), œuvrant dans le champ de l’expanded et réduit à l’essentiel, au concept (ou anti-concept), au débat isouien sur le film, au minimal (pour ne pas dire "infinitésimal", encore moins "supertemporel"). Il est l’auteur d’une centaine de titres (8).

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Son travail ne s’est pas arrêté à la "fin de tournage", quand tournage il y avait, à la dernière touche ou retouche d’image, mais a fait de lui l’artiste le plus engagé dans le domaine du cinématographe, le plus actif parmi les Lettristes, un des plus activistes dans la diffusion du cinéma, que Claudine Eizykman (9) distinguait négativement du narratif, représentatif, industriel.

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Il fut évidemment présent aux côtés de Henri Langlois, lors de la fameuse affaire augurant d’autres événements, et en reste un des témoins pertinents (10).

On peut noter également son "travail d’acteur", puisque, outre diverses interventions dans des films amis, il a joué dans deux films de Jean Rollin (1938-2010) : La Vampire nue (1969) et La Nuit des horloges (2007).

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Lemaître revuiste et animateur

 

Agitateur né, Maurice Lemaître aura été présent sur de nombreux autres fronts.

En 1967, à l’instar de Jonas Mekas avec sa Filmmaker’s Cooperative à New York en 1960, Lemaître, pour recenser, rassembler et donner à voir les films d’avant-garde qui se créaient de façon éparpillée, inventa le Mouvement des cafés-cinémas, avec son manifeste (11).

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Il écrivit de nombreux articles, quelquefois polémiques, publiés ici ou là, et fut rédacteur en chef de la revue mensuelle Paris-Théâtre (11).
Des revues, il en a créé aussi, comme Ur (12) et Front de la Jeunesse (13).

Il organisa des salons comme, par exemple, en 1978, au Musée du Luxembourg, le salon Écritures, et, en 1981, le Salon de la Lettre et du Signe (créé en 1976).

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Il participait régulièrement à un très grand nombre de réunions underground qui se tenaient précisément dans des caves humides, et auxquelles il attribuait une surdité qui, quelquefois, l’arrangeait.

Il aimait aussi la gent féminine et était sensible à la présence de femmes dans le mouvement et autour de lui - celles en particulier de sa mère, de sa sœur, et d’amies comme Frédérique Devaux et Hélène Richol.

Nicolas Villodre
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Moïse Maurice Bismuth dit Maurice Lemaître (1926-2018) est mort le 2 juillet 2018. Sa dernière exposition, Fin de tournage ? était en cours à la Galleria Martini & Ronchetti à Gênes (10 mai-7 juillet 2018). On apprend qu’elle est prolongée jusqu’au 31 juillet 2018.

2. Isidore Goldstein dit Isidore Isou (1925-2007) est né en Roumanie. Il passa sa jeunesse à Bucarest avec son ami d’enfance Serge Moscovici (1925-2014), et arriva à Paris en 1945. Cf. Serge Moscovici, Chronique des années égarées, Paris, Éditions Stock, 1997.

3. Isidore Isou, Les Manifestes du soulèvement de la jeunesse (1950-1966), préface de Roland Sabatier, Nouvelles Littératures Éditions, 2002. "Nous appelons Jeune, quel que soit son âge, tout individu qui ne coïncide pas encore avec sa fonction, qui s’agite et lutte pour [...] arriver à une autre situation et à un autre genre de travail dans le circuit économique, car il maîtrise et hait le rôle que lui offre le marché existant".

4. Gabriel Pomerand (1925-1972), poète et peintre.

5. Paris Expérimental a édité et diffusé une partie de ses ouvrages. Paris Expérimental, association Loi 1901 présidée par Christian Lebrat, est une maison d’édition qui se consacre au cinéma expérimental et d’avant-garde.

6. Ce chef d’œuvre figurait dans la magnifique rétrospective lettriste, galerie Passage de Retz, à Paris, organisée, en 2012, par Bernard Blistène et Frédéric Acquaviva. Acquis par le Centre Pompidou grâce à Alain Sayag et Jean-Michel Bouhours, et il fait désormais partie de la collection du MNAM.

7. Marc-Gilbert Guillaumin (alias Marc’O), éd., ION n°1 (et unique), numéro spécial sur le cinéma, Paris, Édition Centre de la création, 1952.
Ce numéro spécial contient des textes et manifestes de Jean Isidore Isou, Poucette, Gabriel Pomerand, Gil G. Wolman, Serge Berna, François Dufrêne, Yolande du Luart, Guy-Ernest Debord, Monique Geoffroy, Marc’O.

8. Le Centre Pompidou a présenté une rétrospective de son œuvre : Maurice Lemaître. Œuvres cinématographiques et plastiques (4-22 octobre 1995).

9. Claudine Eizykman (1945-2018), professeure, essayiste et cinéaste, vient de mourir ce 2 juillet 2018.

10. Maurice Lemaître témoigne dans le film de Jacques Richard, Le Fantôme d’Henri Langlois (2004).
Sur l’Affaire Langlois, on se reportera au commentaire de Bernard Eisenschitz.
Cf. également la conférence de Gaël Peton, le 2 juin 2014.
Le film de Jerome Wybon, Cannes 68. Révolution au Palais (2018) évoque également l’Affaire Langlois, avec des documents inédits.

11. Gérard Courant raconte. Les projections, animées par Lemaître, avaient lieu au café Colbert et la première eut lieu le 1er novembre 1967. Il y avait un double programme, avec, en première partie, des classiques de l’avant-garde française des années 1920, et, en seconde partie, les réalisations récentes, dont les siennes.
Cf. Les diapos du Colbert.
Le manifeste, un tract ronéoté 21x27, signé du Front de la Jeunesse et du Groupe d’action lettriste, était virulent. Intitulé "Halte au gang des escrocs et des cuistres nécrophages de Dada et pillards du lettrisme. Du grand café de Lumière au Café-cinéma de Lemaître. Manifeste d’une nouvelle génération d’auteurs de films", s’est vendu à Drouot.

12. Paris-Théâtre (1947-1970) était une revue mensuelle créée par J.P. Mauclaire en 1947. Maurice Bessy (1910-1993) lui succéda comme directeur de publication de 1952 à 1966. Maurice Lemaître en fut rédacteur en chef de 1958 à 1970) (n° 141-270). La revue fut ensuite absorbée, en 1971, par les Cahiers du théâtre (nés en 1964).

13. Ur. Cahiers pour un dictat culturel (1950-1953) et nouvelle série (1963-1967), aux Éditions Brunidor, sous-titrée "La dictature lettriste" pour les numéros 2 et 3. Il en fut le directeur sous le nom de Maurice Bismuth-Lemaître.

14. Front de la jeunesse (1950) ; nouvelle série (1955-1956) ; nouvelle série (1965-1970) ; nouvelle série (1972-1974), rédacteur en chef : Maurice Lemaître.
Entre 1957 et 1962, la revue a été remplacée par la revue Poésie nouvelle, direction et rédaction en chef : Maurice Lemaître.



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