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Tosches, Nick (livre)
Dino (2001)
publié le mercredi 29 janvier 2014

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n° 273, janvier-février 2002

Nick Tosches, Dino, Rivages / Noir, 2001

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L’année 1959, Dean Martin, 42 ans, traîne sa belle silhouette revenue de tout dans deux des plus grands films de l’histoire du cinéma : Rio Bravo de Howard Hawks et Comme un torrent de Vincente Minelli.
Il y incarne dans les deux cas un personnage un peu en retrait, alcoolique et désabusé, touchant et détaché, un ange sombre victime de ses oracles, la face obscure de ces chefs-d’œuvre langoureux et désespérés. Pour ces seuls deux rôles, à l’opposé de son statut de séducteur pour les jeunes filles, de gendre idéal pour la ménagère de 50 ans et de meilleur copain rêvé pour les hommes, Dino pourrait dormir tranquillement et à jamais au Panthéon de notre cinémathèque imaginaire.

Et pourtant Dino, né Crocetti, fils d’immigrés italiens ayant quitté les spectrales Abruzzes pour le Nouveau Monde, est encore plus que cela : il est le symbole d’un pays nouveau qui allait se décliner très rapidement et au moins pour moitié en "o" et en "i" (un million d’immigrants italiens par an entre 1905 et 1914), il est Sinatra en mieux, il est tout un pan de 35 ans de cinéma hollywoodien - cinéma commercial un peu oublié aujourd’hui, mais que la récente programmation de Cinétoile a rappelé à notre souvenir -, le performer d’un nombre incalculable de shows, sur scène ou à la télévision, seul ou avec Jerry Lewis d’abord et le "Rat Pack" ensuite, et compagnon de parcours de tout le petit monde qui a fait tourner l’Amérique de 1950 à 1975 (époque où il se range un peu des voitures), des mafieux aux politiques, des artistes aux patrons du showbiz, les uns et les autres étant à peu près interchangeables. En bref, Dino, c’est un peu une histoire de l’Amérique populaire.

Et pourtant Dean Martin n’intéresse pas beaucoup Nick Tosches.
Ou alors il ne l’intéresse que comme emblème d’un monde qu’il vomit : l’Amérique populaire justement, ou plus encore l’Amérique tout entière, puisque celle-ci ne saurait être "que" populaire.
Paradoxe d’un auteur qui se veut grand public et qui tend néanmoins comme toile de fond à cette (très) ennuyeuse biographie un discours souvent pesant et rance qui pourrait être résumé comme suit : le Vieux Continent avait Bellini, le Nouveau Monde et sa "populace" ont Dean Martin, voici venu le temps de la vraie décadence, de la vulgarité vraie.

Nick Tosches est réactionnaire et haineux et, en sus de la critique ressassée sur les liens étroits entre le showbiz et la mafia ou encore la corruption des édiles, c’est sur tout le paysage, non seulement de l’entertainment mais aussi de la culture américaine, que se déverse son venin.
Dire du mal de Kennedy est une chose (c’est un lieu commun également), traiter Kerouac et Minnelli avec mépris en est une autre et ne témoigne que de la volonté désespérée de l’auteur d’inscrire quelque chose de neuf, de brillant, de subversif, dans un texte qu’il sait très convenu.
Et dire du mal requiert au moins un peu de talent, talent qui n’est décidément pas sur le chemin de celui qui voudrait être James Ellroy.

Dean Martin n’intéresse pas beaucoup Nick Toshes car l’Homme voit plus grand et plus loin que son sujet immédiat qui n’est jamais qu’un détail vulgaire dans la grande décharge US. Son ambition est démesurée sur trois plans à tout le moins.

D’abord, il voudrait bien écrire une biographie "à l’américaine", avec profusion de détails, stockage des moindres faits et gestes de l’artiste depuis le berceau jusqu’au cercueil - et jusqu’à la nausée. À tel point qu’il s’acharne plus à retrouver le nom de jeune fille de la nièce du voisin de palier du 21e agent de Dino, jeune dame dont on ne croisera plus jamais l’ombre, qu’à ébaucher un portrait clair et décent de son sujet.
Cette quête effrénée d’un inventaire complet, ni mis en forme, ni organisé, du moindre nom (de personne, de ville, de salle de jeu ou de concert, de chanson), de la moindre coupure de presse, provoque un écœurement auquel seuls échapperont les thésards en Dino, qui trouveront peut-être là le petit détail qui fait défaut à leur documentation.

Les autres auront bien du mal à s’y retrouver au sein de ce fatras de petites histoires anodines mi-ébauchées mi-avortées, de milliers de références sans intérêt autre qu’une inutile exhaustivité, de cet annuaire des différents clubs des 50’s et 60’s ou des cheffaillons de la pègre locale.
La détestation de Toshes pour l’Amérique semble devoir amener tout naturellement son mépris pour Dino, objet d’aucune affection, qu’aucun trait particulier ne saurait différencier de la médiocrité généralisée, un certain détachement par rapport aux hommes et aux choses trouvant seul grâce aux yeux du grand Juge.

Puisqu’en effet la deuxième ambition de l’auteur semble de livrer une critique au vitriol d’une Amérique corrompue, inculte, barbare et qu’il pare pour le coup de tous les oripeaux habituels : télévision abêtissante, masses qui se ruent au-devant des spectacles populaires (ou de la contre-culture, c’est la même chose) et se roulent dans la fange démocrate, ordre moral fascisant mais hypocrite.

La troisième ambition de Tosches s’accommode mal du ratage de la première. Inconscient du bordel sans nom qui préside au récit, l’auteur s’attache à lui donner du style : emportements ampoulés, coups de gueule vulgaires ("putain" et "merde" alternent savamment avec des mots dont le pauvre mortel n’a aucune connaissance), plages poético-droguées, les tortures stylistiques s’accumulent…
C’est donc non seulement dans son contenu, mais aussi derrière chaque phrase que se cache au mieux le désintérêt manifeste, au pire le mépris pour le menefreghista, le "type qui n’en a rien à foutre".

Et pourtant commencer à écrire sur Dino selon cet angle de sa personnalité n’était pas inintéressant.
Sorte de Jacques Dutronc américain, Dino semble en effet effleurer le monde plus qu’il ne s’en empare, le traverser plus que le vivre. Qu’il fasse le pitre pendant plus de dix ans avec Jerry Lewis, qu’il débite des vulgarités en présentateur devant des millions de spectateurs, qu’il crée le téléthon ou côtoie les pires crapules de Cosa Nostra, Dino ne se dépare jamais de la carapace du gars gentil et facile à vivre, de son sourire désintéressé.
Mais justement parce qu’il joue la comédie et chante comme il respire, parce qu’il a réussi (on a du mal à imaginer aujourd’hui la célébrité de Dean Martin pendant plus de vingt ans à tous les niveaux, scène, télévision ou cinéma) sans ambition, parce qu’il fait ce que tout le monde rêverait de faire mais que cela l’ennuie, parce que l’Amérique entière l’adore et le respecte et que cela ne provoque chez lui qu’une indifférence polie, parce que son seul plaisir est de taper dans une balle de golf loin des mondanités, Dino méritait certainement un autre ton, moins polémique, plus humoristique, plus à la hauteur de son involontaire, mais immense, talent.
Or l’auteur ne voit pas plus loin que cette image, qui lui suffit puisqu’elle sert au mieux son propos, et le dernier tiers du livre offre une image bouffie et caricaturée d’un Dino assis sur un paquet d’argent sale, de filles faciles et de désirs (ou d’absence de désirs) égoïstes, sur une insouciance criminelle, sur une hypocrisie rangée.

Peut-on résumer cette voix venue d’ailleurs à la seule liste de ses enregistrements, la poignée de beaux films, perdus il est vrai au milieu d’une multitude de nanars, de ceux faits avec Jerry aux Matt Helm, à leur casting (comment oublier sa présence dans l’incroyable Embrasse-moi, idiot de Wilder), la vie intérieure d’un artiste à ses conquêtes.
On a alors franchement l’impression que l’énorme travail d’investigation n’a été effectué que pour corroborer une idée toute faite dès le départ, et que Dino n’est qu’un alibi facile, un exemple truqué.
Dean Martin alors disparaît dans un dernier torrent poético-haineux… L’homme n’était-il pas digne d’une chronique qui aurait fait place à l’amour de la poésie facile et à l’amertume du désenchantement ?

Et alors seulement on comprend où résidait le salut de Tosches, au travers des seules pages où il range son gun, au travers des seuls passages où il parle Art, création et fantaisie : dans un livre sain et libéré sur… Jerry Lewis, seul personnage de cette triste mascarade qui semble mériter son approbation.
En fin de compte, Nick Tosches aurait beaucoup fait rire Dean Martin.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n° 273, janvier-février 2002

Nick Tosches, Dino : Living High in the Dirty Business of Dreams, New York, Doubleday, 1992. Traduction de Jean Esch, Dino. La Belle Vie dans la sale industrie du rêve, Paris, Rivages, 2001.



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