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Jack le magnifique (1979)
de Peter Bogdanovich
publié le mercredi 17 octobre 2018

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 123, décembre 1979

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1979

Sorties les mercredis 5 décembre 1979 et 17 octobre 2018

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Depuis The Last Picture Show, (1) Peter Bogdanovich s’était épuisé en vains hommages aux différents genres du cinéma américain, oubliant qu’une forme artistique n’est pas innocente, mais est toujours le produit d’un temps. Son activité ne se réduisait désormais qu’à construire des châteaux avec les cendres de l’âge d’or, accumulant les parodies involontaires jusqu’à cette apothéose de la caricature que fut At Long Last Love, (2) calamiteux cauchemar en non-forme de comédie musicale. On avait donc pris l’habitude de ne plus guère se soucier des productions de l’ex-genius boy, et de ne pas trop regretter que Daisy Miller demeurât inédit (3). Enfin, Saint Jack survint…

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Que s’est-il donc passé ? Désireux d’échapper à une succession de bides de plus en plus démesurés, Bogdanovich s’est tourné vers le type de production qui lui avait réussi à ses débuts : budget restreint, équipe réduite, pas de stars, tournage en extérieurs, tout ce qui constituait la manière habituelle des productions Corman, chez qui il avait débuté. C’est là sans doute la raison - outre la qualité cosmopolite de l’équipe réunie (dont Robby Müller, opérateur de Wenders) - qui donne au film son aspect curieux, produit pas très bien fini, parfois maladroit, tout à fait étranger au professionalisme connu du réalisateur.

Le scénario s’organise selon une structure traditionnelle, en trois mouvements. Tout autant que Saint Jack, le film aurait pu s’intituler The Rise and Fall of Jack, puisque chacun des épisodes, séparé par une année, correspond à un moment représentatif d’une success-story qui se termine mal - incarnation du rêve / échec, seconde chance / échec, retour à la case départ.

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L’intérêt du film tient à deux qualités qui contiennent chacune leur propre contradiction.
Première qualité : avoir offert à Ben Gazzara un rôle cousu main, où, dans la ligne de son personnage du Bal des vauriens (4), il peut donner toute sa mesure.
Même s’il n’atteint pas la grandeur ambiguë du film de Cassavetes, il semble avoir pris un plaisir extrême à la création de ce magouilleur médiocre des quartiers chauds de Singapour, petit employé et petit entremetteur dont le rêve profond est de devenir le patron du bordel le plus raffiné de la ville. Arpentant, cigare au bec, trottoirs et halls d’hôtels minables, familier et chaleureux, capable de cultiver une admirable amitié de passage avec un comptable vieillissant. Gazzara manifeste tout du long une aisance jublatoire assez rare, non exempte de dignité, comme dans cette dernière séquence où, refusant la possibilité offerte du retour au pays, il choisit de rester plutôt que de devenir l’instrument d’un chantage - avec pour seul horizon la certitude de finir comme une "ombre blanche". Mais l’aura de sympathie qui illumine le personnage constitue paradoxalement le revers de cette qualité.

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À force de trop tirer le film vers l’angélisme - Jack traverse intact toutes les fanges -, on arrive à un personnage trop uniment benoît, qui détourne la tête lorsque des prostituées se dénudent, interdit l’usage de la drogue, est aimé de son petit personnel et refuse in fine la tentation diabolique. En outre, à le voir évoluer comme un poisson dans l’eau de ce Singapour où tout le monde est bon et gentil - sauf les souteneurs chinois dont il menace l’hégémonie -, on ne peut s’empêcher de le considérer comme l’antithèse du "vilain Américain", une sorte de projection métaphorique du rêve de la présence US en Extrême Orient.

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Seconde qualité : la façon d’aborder la guerre du Vietnam par le biais inédit de l’intendance, si l’on peut dire. Le problème du sexe et du soldat est un problème bien réel, même s’il est plus souvent traité au cinéma sous l’angle de la rigolade. Si réel que le commandement américain n’y avait apporté de solution qu’en créant des "centres de loisir" dans certaines villes extérieures au conflit, micro-abbayes de Thélème où les permissionnaires venaient échapper aux bas-fonds de Saïgon. Après l’écroulement de son rêve de maison close, Jack se voit proposer la gérance d’un tel centre, économiquement soutenu par les services secrets. On pourra dire que ce genre de dénonciation ne mène plus très loin aujourd’hui. Voire. D’autant que l’armée US refuse toujours d’admettre la réalité de ces maisons. Tout au plus aurait-on souhaité que Bogdanovich soit moins elliptique dans sa présentation.

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Mais second revers de cette seconde qualité : l’absence de point de vue moral sur une situation pas très nette conduit à privilégier de nouveau l’action de Jack, gérant honnête d’une maison honnête, Club Med gratuit où chacun trouve son compte (avec cette agaçante habitude de présenter les pensionnaires de bordel belles, heureuses et comblées). On en vient presque à regretter la fin des hostilités qui, faute de clients, renvoie Jack à son statut antérieur de semi-chômeur minable.

Chacun des aspects du film révèle ainsi une dualité qui lui permet, selon l’éclairage, d’être vu positivement ou négativement.
Preuve d’une richesse certaine, même s’il n’est pas assuré qu’il y ait eu désir d’une double lecture de la part de Bodgdanovich, qui semble n’avoir pas toujours su maîtriser le décalage entre ce qu’il montrait et ce qu’il voulait montrer.

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Ainsi Singapour, magnifique (merci Robby Müller), où tout est là, ruelles, taudis, bars louches et Hilton, sauf justement la ville elle-même dans sa pesanteur : car ce n’est qu’un regard d’étranger sur un décor (alors qu’un seul plan de Insiang (5) restituait la sueur et l’odeur du bidonville philippin).
Mais n’accablons pas Bogdanovich : après la découverte d’un ton nouveau, peut-être découvrira-t-il un style ? Le seul fait que l’on puisse avoir envie de parler de son film est déjà une preuve de son existence et il y a longtemps qu’il ne nous avait offert pareille fête.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 123, décembre 1979

1. La Dernière Séance (The Last Picture Show) (1971).

2. Enfin l’amour (At Long Last Love) (1975).

3. Daisy Miller (1974).

4. Le Bal des vauriens (The Killing of a Chinese Bookie) de John Cassavetes (1976).

5. Insiang de Lino Brocka (1976).

Jack le magnifique (Saint Jack). Réal, sc : Peter Bogdanovich ; sc : Howard Sackler, Paul Theroux ; ph : Robby Müller ; mont : William C. Carruth. Int : Ben Gazzara, Denholm Elliott, James Villiers, Joss Ackland, Lisa Lu, George Lazenby (USA, 1979, 112 mn).



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