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Cassandro, the Exotico ! (2018)
de Marie Losier
publié le mercredi 5 décembre 2018

par Nicolas Villodre
Jeune Cinéma n° 391, décembre 2018

Sélection ACID au Festival de Cannes 2018

Sortie le mercredi 5 décembre 2018

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Après avoir réalisé plusieurs courts métrages underground et s’être focalisée, sinon sur des freaks, du moins sur des personnages un peu bizarres, comme Tony Conrad ou Alan Vega, Marie Losier est passée au documentaire de long métrage produit dans les règles de l’art - celles du cinéma dominant -, entièrement consacré à un catcheur revendiquant son homosexualité dans un milieu macho, Saul Armendariz, alias Cassandro.

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Le qualificatif "exotico", désignant l’extravagance du protagoniste, a une connotation clownesque, excentrique, mais est aussi signe d’appartenance à une communauté de catcheurs gays.
Ce en quoi, le film donne à ce spectacle grand public une version différente de celle qu’offrait le reportage de François Reichenbach (1), ou, plus près de nous, le ballet contemporain de Régine Chopinot, auquel avait contribué Jean-Paul Gaultier, en concevant des costumes et des accessoires inspirés par ceux de la lutte mexicaine - on pense ici aux masques déclinant les calaveras (têtes de mort), trophées métonymiques anticipant la victoire. (2)

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Autant dire que le temps passé au maquillage, à l’essayage, à l’habillage de notre gladiateur postmoderne n’est pas ici compté. Les entraînements, les répétitions et les représentations sont nombreux, qui détaillent assez les phases de l’affrontement.
Roland Barthes en énonçait l’essentiel à ses yeux en 1952 : "Son sens naturel est celui de l’amplification rhétorique : l’emphase des passions, le renouvellement des paroxysmes, l’exaspération des répliques ne peuvent naturellement déboucher que dans la plus baroque des confusions".

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Dans Cassandro, El Exotico, le baroque se transmue parfois en kitsch.
Le rythme du film est somme toute plus apaisé que celui déployé par les adversaires ou les deux équipes d’un tournoi sur le ring. Marie Losier procède par petites touches, par giclées de pellicule 16mm, amorcées et achevées avec le déclencheur de sa Bolex, autrement dit par des vues aussi courtes que celles des opérateurs Lumière, sans non plus de son direct, des plans-séquences limités aux trois minutes de capacité du chargeur d’une caméra mythique du cinéma expérimental - celle-là même dont usèrent Maya Deren et Jonas Mekas.

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Elle en assume les défauts techniques, la mise au point approximative, les teintes éteintes et les poils caméra. Mais a, pour le coup, accepté qu’une monteuse de la profession mette en forme ces éléments épars qui finissent par faire récit, portrait, témoignage.
Entre l’époque de Barthes - celle en noir & blanc des spectacles populaires de l’Élysée-Montmartre - et le temps du wrestling, (3) si les principes d’un show mimant l’épreuve sportive n’ont guère changé, tel n’est pas le cas du tempo infernal auquel sont soumis les acteurs. Le casse-cou Cassandro, dont le corps est en charpie après trente ans de carrière, parvient à nous surpendre en enchaînant les routines à une vitesse d’exécution époustouflante, jusqu’ici inédite.

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Cassandro se présente sans masque mais non sans fard, pomponné, crêpé, babylissé, laqué, vêtu à la dernière mode drag-queen, et fait son entrée sur scène avec une longue traîne démarquée de la robe de mariée.

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Il est le champion mondial de sa catégorie. Le glamour le partage avec le dérisoire. Les rites ancestraux aux origines incas, plus que les substances opiacées qu’il a bien essayées, lui permettent de supporter la douleur - le quotidien du catcheur.
Marie Losier nous révèle un personnage attachant. Et véritable performer.

Nicolas Villodre
Jeune Cinéma n° 391, décembre 2018

1. La lucha libre, c’est le catch mexicain. Le documentaire de François Reichenbach Lucha libre avec Enrique Llanes (1981) semble plus connu par les sportifs que par les cinéphiles. Il est visible en ligne en 4 parties.

2. Façade, divertissement chorégraphique de Régine Chopinot pour 11 danseurs, un récitant et un orchestre, a été créé le 10 juin 1993, à la Coursive, scène nationale de La Rochelle, sur une œuvre musicale de William Walton et des poèmes de Edith Sitwell. Les costumes étaient de Jean-Paul Gaultier, avec qui elle collaborait depuis 1983.

3. Le wrestling : la lutte, est considéré par les JO comme le sport le plus ancien du monde. Wrestling de William Kennedy & Laurie Dickson (1892) est un court métrage de 1 minute.

Cassandro, the Exotico ! Réal, sc, ph : Marie Losier ; sc : Antoine Barraud ; mont : Aël Dallier Vega. Int : Cassandro (France, 2018, 73 mn).



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