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Retour en Normandie (2006)
de Nicolas Philibert
publié le vendredi 8 février 2019

Sur les traces de Pierre Rivière
par Guy Gauthier
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

Sortie le mercredi 3 octobre 2007

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Au départ, un fait : En 1835, un jeune paysan est jugé et condamné pour avoir égorgé sa mère, sa sœur et son frère dans un accès de folie furieuse. En prison, il écrit lui-même le récit de son crime.

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Ce texte aurait pu rester enfoui avec les autres pièces du procès s’il n’était de la plume d’un grand écrivain, au moins de ces écrivains qui ne le sont pas vraiment tant qu’ils n’ont pas transporté leur souffle au-delà d’une expérience fondatrice. Ce texte, publié, avec les réflexions de Michel Foucault, de son équipe d’historiens et tout le dossier (jugements, expertises), est réintroduit dans son environnement, restauré, "grain minuscule de l’histoire" dans le cours de la "Grande Histoire". (1)

Cette publication va être remarquée par un grand cinéaste, un solitaire en marge des grandes tendances des années 60 et 70 : René Allio. Il a été peintre, décorateur de théâtre. Le cas Rivière le passionne, autant par la personnalité du meurtrier, et sa maîtrise d’écrivain autodidacte, que par l’environnement psychiatrique et juridique de l’affaire. Un homme non seulement a changé, mais a raconté son changement dans une époque elle-même en pleine mutation. Or le changement, intime et social, est un de ses thèmes de prédilection.

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Plus encore, Allio est passionné par les traces (objets, écrits, silhouettes, autant de signes d’un passage), ce dont témoignent sa pratique et ses goûts picturaux. En raison de ses origines modestes, il est attentif à la vie des gens réputés "sans histoires". Le peuple, c’est justement l’oublié de la "grande histoire ". Pierre Rivière, ses parents, ses voisins, appartiennent à ce peuple ; les acteurs pour l’incarner ne pouvaient qu’être eux-mêmes des paysans, et même des paysans normands. Les acteurs professionnels, quant à eux, se retrouvent dans leur rôle social en incarnant les notables. Au-delà du choix des acteurs, réaliser un film est un dur chemin, parsemé de chausse-trappes. (2)

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Nicolas Philibert (3) tresse ensemble les fils de ces histoires disparates, la grande et la petite, l’ordinaire et l’exceptionnelle, la triviale et l’insolite, les faits et leur représentation. Non pas un inventaire, à la manière du plus célèbre du genre qui se plaît dans l’insolite, mais un récit cohérent, un récit dans lequel les hommes et les femmes, trente ans après, reprennent tranquillement leur rôle, sans rupture de continuité. La vie continue.

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Comme le montre la séquence d’ouverture - la naissance de porcelets - la vie peut s’enfuir faute de thérapie vigoureuse. La trivialité de la métaphore n’empêche pas d’en saisir la portée : il suffit de trouver le geste qui sauve pour ranimer les souvenirs enfouis, et les faits d’un passé lointain. Non pas pour jouer le théâtre de la résurrection et réanimer les ombres du passé, mais pour montrer que le passé, tout naturellement, s’incruste dans le présent.

Un exemple relatif aux traces chères à Allio, l’écriture : au départ, le manuscrit fondateur, une écriture qui en imposerait par son application à plus d’un écolier d’aujourd’hui, une écriture d’autant plus reliée à cette pratique fondatrice de civilisations qu’elle a été consubstantielle de l’action. Comme l’a remarqué Michel Foucault : les meurtres et l’écriture participent d’un même mouvement. Autre écriture, tout aussi liée à une personnalité et à ses actes, celle de René Allio lui-même, qui a tenu tout au long de sa vie des carnets bourrés de ses confidences et réflexions quasi-illisibles, (4) qui a entretenu une correspondance anxieuse, en particulier avec Foucault, qui a raturé comme il savait le faire un script toujours en chantier.

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On dirait close l’histoire de l’écriture autour de Pierre Rivière, si Nicolas Philibert n’introduisait subtilement dans son film la boulangère "marxiste-léniniste" du village voisin. Que vient-elle faire ici ? Tout simplement, celle qui n’était pas à court de mots, a dû, après une attaque cérébrale, rééduquer laborieusement son écriture pour retrouver le plaisir des mots.
Mais qu’était donc devenu le jeune paysan taciturne embauché sur petite annonce pour tenir le rôle essentiel de Pierre Rivière ?

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Tout au long du film, on attend Claude Hébert, l’Arlésienne du film.
On se demande si Nicolas Philibert ne l’aurait pas trouvé opportunément tout à la fin pour assembler des éléments d’allure disparate. Toujours est-il qu’il l’a trouvé, devenu prêtre dans un coin perdu à Haïti. Claude Hébert retrouve, dans le décor inchangé de la ferme de base lors du tournage, les principaux protagonistes du film de Allio.
À la fin du film, l’image muette du père de l’auteur, Michel Philibert, retrouvée dans des négatifs abandonnés à regret par Allio. Nicolas Philibert nous autorise ainsi à pénétrer plus avant dans les rapports qu’il entretient avec cette aventure et ses personnages.

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Le dossier d’origine présenté par Michel Foucault a pour sous-titre : "Un cas de parricide au 19e siècle". Nicolas Philibert, juste avant de présenter l’image de son père, avait isolé dans une photographie de groupe un gros plan de René Allio, présenté tout au long du film comme un de ses maîtres. Hommages couplés d’un fils et d’un disciple.
Mais alors, Pierre Rivière, le parricide ? "Parricide" se dit du meurtre d’un ascendant, père ou mère. En tuant sa mère, Pierre Rivière, à sa manière barbare, entend à la fois protéger et venger son père, ce qui fait de ce "parricide" un justicier.

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On a accusé la première édition du dossier (1973), et, à la suite, le film de Allio de faire l’apologie du crime.
Comme le remarque l’éditeur pour la seconde édition, il faudrait alors, pour suivre l’accusation, retirer du commerce les textes de L’Orestie. Nous ne sommes pas ici, en effet, au niveau du fait divers, mais à celui de la tragédie. Pierre Rivière incarne la part de violence de chaque individu et de la société. Faute de pouvoir aller aussi loin dans la violence que les journaux télévisés, Nicolas Philibert la transpose symboliquement : un tranquille éleveur de porcs - surplace à bicyclette, mariage au cours d’une cérémonie pleine de tendresse - accompagne, "sans colère et sans haine", au cours d’une scène d’une violence à peine soutenable, l’agonie d’un porc promis à nos festins joyeux.

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Claude Hébert / Pierre Rivière surgit à un moment opportun du récit, pas seulement comme une happy end, mais comme l’unité retrouvée de la torsade complexe des fils des histoires parallèles. Le récit est reconstitué, mais ce Claude Hébert-là n’a pas été inventé : il est bien, sauf imposture, aujourd’hui prêtre quelque part en Haïti, et qu’il se donne tout entier à son œuvre - comme jadis Pierre Rivière, dont il est l’envers solidaire.

Guy Gauthier
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

1. Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… Dossier présenté par Michel Foucault, Paris, Folio Histoire, 2007 (1ère édition, 1973).

2. Le film de René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère... date de 1976. Cf. aussi René Allio, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère…, découpage intégral, L’Avant-Scène-Cinéma, n° 183, mars 1977.

3. Pour ce film, Nicolas Philibert a été assistant, avec Gérard Mordillat, de René Allio. Le scénario a été élaboré par René Allio, Pascal Bonitzer, Jean Jourdheuil et Serge Toubiana, d’après l’ouvrage collectif dirigé par Michel Foucault.

4 René Allio, Carnets, présentés par Arlette Farge, Paris, Lieu commun, 1991. Cf. aussi Guy Gauthier, Les Chemins de René Allio, Paris, Cerf, 1993.


Retour en Normandie. Réal, mont : Nicolas Philibert ; ph : Katell Djian. Int : Anne Borel, Claude Hébert, Nicolas Philibert, Nicole Picard dans leurs propres rôles (France, 2006, 109 min). Documentaire.



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