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Travail au noir (1982)
de Jerzy Skolimowski
publié le mercredi 20 mars 2019

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 150, avril 1983

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 1982.
Prix du meilleur scénario.

Sorties les mercredi 12 janvier 1983 et 13 juillet 2011.

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Pour une fois, le titre français d’un film - Travail au noir - rend plus fidèlement compte de sa tonalité que l’original - Moonlighting.
Astuce ou hasard ? Il y a dans "moonlighting" un aspect guilleret de sarabande nocturne, à la fois Moonfleet et Les Bijoutiers du clair de lune qui ne colle au film que par antiphrase. Au contraire, "travail au noir", en insistant sur ces deux malédictions que sont la noirceur et le travail, restitue l’atmosphère gluante et désespérément ironique du propos de Skolimowski.

Que l’action se déroule à Londres y est évidemment pour quelque chose. Londres est une ville mystérieuse, une ville-Protée, qui ne s’est jamais mieux offerte qu’aux yeux des cinéastes étrangers, de Blow Up à Répulsion, sans oublier Deep End, première fulgurance insulaire de l’auteur de Rysopis. (1)

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Du rouge, ailleurs introuvable, des emblématiques cabines téléphoniques, à la monochromie des supermarchés ou autres salles de bingo, Jerzy Skolimowski sait exalter ce qui fait à la fois la tristesse et l’exotisme de la cité. On se souvient du grand pan de mur jaune de Deep End qui aurait valu qu’un Bergotte le chantât.

Le temps aidant, à travers un Roi, dame, valet raté - mais qui, jusqu’aux plus grands, ne s’est pas planté en tentant d’adapter Nabokov ? - et un The Shout superbement gratuit, on avait un peu oublié que le meilleur réalisateur anglais était polonais, même si, manifestement, il se cherchait. La seule conséquence positive du coup d’État de Jaruzelski est qu’il se soit retrouvé. (2)

On sait l’argument : L’arrivée, un soir de demi-brume à Londres, de quatre contrebandiers temporaires de leur force de travail, venus de leur lointaine Pologne retaper, à quart de prix, la propriété de leur patron, sans doute nomenklatureux, en tout cas économe ; leur installation de squatters et l’organisation de leur survie ; le coup d’État varsovien qui, parallèlement, se déroule et le secret imposé par le contremaître-kapo qui les isole dans le stakhanovisme boulot-dodo ; les cas de conscience qui ne manquent pas de se poser au dit contremaître, seul personnage qui, pendant une heure quarante, ne semble pas réduit à "une moelle épinière" ; le dévoilement final qui voit la révolte, pataude mais juste, du prolétariat exploité. (3)

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Argument presque minuscule dans sa linéarité et à partir duquel Skolimowski ouvre de vertigineuses perspectives, avec un sens quasi-minimal de la litote - tout dire et plus en suggérant à peine, l’antithèse du babil godardien.
On peut y pêcher à loisir : l’exploitation de l’homme par l’homme, poncif qu’il n’est jamais inutile de revisiter, l’insidieux fliquage des rapports urbains, l’autojustification bureaucratique, les meilleures intentions et les bons enfers, le détournement de la marchandise considéré comme un des Beaux-Arts, l’amour absolu dont on colle l’image sur une poutre et qu’on oublie, et tutti quanti.

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Construction métaphorique qui renvoie à l’universel et qu’il n’est pas possible de limiter à une vision politique.
Politique, Moonlighting l’est bien évidemment, puisqu’il s’agit d’une œuvre de circonstance précisément datée et qu’on ne peut séparer des conditions de sa conception.
Mais si la poésie de circonstance a bien souvent représenté le degré zéro de l’inspiration, c’est bien parce que ses moyens étaient réductibles à ses fins. Rien de tel ici. Et il faut des lunettes à rayons X pour voir une fable limpide dans cette œuvre au noir dont personne ne sort intact. Équation magique : la maison = la Pologne, Nowak = Jaruzelski, etc. Le tour est joué. Élémentaire, mon cher Murat ! (4)
Skolimowski n’a rien à démontrer. Réduire Moonlighting à une enfilade d’équivalences primitives, c’est faire un ciné-tract de ce qui est blessure béante et cri de douleur.
Sans compter qu’identifier le peuple polonais à ces ahuris qui n’ont pas le Q.I. des Trois Stooges, c’est perdre toute raison d’espérer - ce qui n’est assurément pas le propos de Skolimowski.

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Le personnage de Nowak, contremaître modèle, est fascinant dans la mesure où on ne peut s’empêcher de se poser constamment à son égard la question pirandellienne : est-il bon ? est-il méchant ? Ambiguïté que l’auteur mène souverainement jusqu’au terme. Salaud objectif, certes. Mais traversé de tant d’interrogations qu’on ne peut le rejeter sans inventaire.

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Ce n’est pas par simple obsession du rendement et respect du plan qu’il fait du pavillon de Onslow Gardens un huis clos concentrationnaire. C’est aussi par volonté d’être à la hauteur de ses rêves en venant pour la première fois à bout d’une œuvre donnée. Désir d’accomplissement normal lorsqu’il s’exerce dans des conditions normales, et qui, dévoyé, fabrique des petits chefs et des gardiens du temple. Souvenons-nous du héros perfectionniste de La mort est mon métier. (5)
Dans la dialectique maître-esclaves qu’il instaure, la sphère de ses devoirs engloutit totalement celle de ses droits : il travaille au même rythme qu’eux, vit dans les mêmes conditions misérables, plonge dans l’illégalité pour les nourrir, tout en sachant qu’il s’agit d’une tâche probablement inutile. Personnage trouble et troublant dont on n’a pas fini de se déprendre.
Loin des galopades des Aventures de Gérard (6) ou des arabesques de The Shout, Skolimowski revient ici à un cinéma qui renoue avec ses premiers films : cadres serrés, caméra traqueuse qui ne quitte jamais les acteurs, importance du non-dit et des gags escamotés aussitôt qu’esquissés (la peinture du vélo qui se dilue, la rencontre fortuite d’un chat et d’un chien).

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L’idée d’une succession de haïku visuels, avancée par Emmanuel Carrère (7) est tout à fait juste car elle restitue bien la force poétique, d’autant plus grande qu’elle est retenue, qui sous-tend chaque saynète.
La beauté en version explosante-fixe, que d’aucuns tentent vainement d’apprivoiser, semble faire là une apparition tangible qu’il faut se hâter de savourer, tant que l’Occident a la Pologne.
Malgré qu’on en ait, d’autres exemples pas si lointains laissent présager que les fameuses eaux glacées du calcul égoïste feront bientôt du syndrome de Walesa un souvenir guère plus dérangeant que la mort de Salvador Allende ou la normalisation praguoise. Au moins Moonlighting nous restera-t-il pour entretenir la mémoire de nos échecs.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 150, avril 1983

1. Blow-Up de Michelangelo Antonioni (1966) ; Répulsion de Roman Polanski (1965) ; Deep End de Jerzy Skolimowski (1970) ; Signe particulier : néant (Rysopis), premier long métrage de Jerzy Skolimowski (1964).

2. Roi, Dame, Valet (King, Queen, Knave) date de 1972. Le Cri du sorcier (The Shout) date de 1978.
Le 13 décembre 1981, le général Jaruzelski proclama "l’état de guerre" en Pologne, autrement dit l’état de siège. La loi martiale permit l’arrestation de 6000 syndicalistes dont Lech Walesa. Le syndicat libre Solidarnosc, fondé le 31 août 1980, fut dissous. La loi martiale polonaise est restée en vigueur jusqu’au 22 juillet 1983.

3. "Ceux qui aiment marcher en rangs sur une musique : ce ne peut être que par erreur qu’ils ont reçu un cerveau, une moelle épinière leur suffirait amplement" (Albert Einstein).

4. Pierre Murat, "Travail au noir", in Télérama, 1983.

5. La mort est mon métier (Aus einem deutschen Leben) de Theodor Kotulla (1977). Cf. Entretien entre Theodor Kotulla et Jean Delmas, Jeune Cinéma n°A115, décembre 1978-janvier 1979.

6. Les Aventures du brigadier Gérard (The Adventures of Gerard) de Jerzy Skolimowski (1970).

7. Emmanuel Carrère, "Travail au noir", in Positif n° 260, octobre 1982.


Travail au noir (Moonlighting). Réal, sc : Jerzy Skolimowski ; ph : Tony Pierce-Roberts ; mont : Barrie Vince ; mu : Stanley Myers. Int : Jeremy Irons, Jiti Stanislav, Eugene Lipinski, Eugenius Haczkiewicz (Grande-Bretagne, 1982, 97 mn).



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