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Étrange Affaire Angélica (l’) (2010)
de Manoel de Oliveira
publié le lundi 15 décembre 2014

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°331-332 2010 été 2010

Film d’ouverture du festival de Cannes 2010

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Manoel de Oliveira enchaîne les films sans repos et ce dernier opus sera sans doute l’un de ceux qui resteront comme un élément clé dans son œuvre.

Retour dans la vallée du Douro (en 1931, il signait déjà un film sur le fleuve) pour une histoire étrange comme l’annonce le titre du film.

Au cœur de la nuit, une voiture s’arrête sous la pluie. On vient réveiller un photographe qui est parti et un passant oriente les passagers vers un jeune collègue qui travaille en dehors de la ville. Il s’appelle Isaac, il est juif sépharade. On le conduit en urgence dans une maison bourgeoise pour faire des photographies d’une très belle jeune femme (Angélica) qui vient de mourir. Il demande à ce que l’on change l’ampoule pour disposer d’une lumière plus puissante. Et lors de la prise d’un cliché en cadrage rapproché, le visage s’anime dans le viseur. Il est le seul dans l’assistance la voir vivante.

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Dès le départ, Manoel de Oliveira ancre son film dans le merveilleux, un merveilleux qu’il utilise avec parcimonie et surtout une grande poésie.
Angélica va hanter Isaac telle un ange qui vient le chercher la nuit pour l’emmener flotter dans les airs.
Dans ces moments, on n’est pas loin de Cocteau. La porte-fenêtre de la chambre d’Isaac ouvre sur un monde de projections, sur des images et des sons bien réels, mais aussi découpe dans ce réel l’espace d’un imaginaire, celui du photographe. Il lui suffit de sortir, dans ses habits et avec son chapeau noirs, pour capter sur sa pellicule des images des ouvriers agricoles qui bêchent les vignes aux sons d’une chanson âpre. Sa logeuse, la brave Clementina, ne comprend pas l’intérêt de photographier un mode de travail à l’ancienne qui ne se pratique plus et qui donne des photos d’hommes grimaçants, torturés par le travail.

Il est aisé de chercher dans les éléments de ce film quantité de significations.
Oliveira ne se prive pas d’ouvrir des pistes possibles, en particulier dans les scènes de discussion lors des petits déjeuners avec les autres pensionnaires.

Isaac, lui, se tient debout, silencieux, sa tasse de café à la main et regarde vers l’extérieur, comme étranger aux discours philosophiques.
Il serait trop facile d’y voir un film sur la mort, sur le retour, les correspondances imaginaires.
Oliveira touche à tout cela sans en faire un élément central de son film. Il y parle de la création, de ce que c’est que cadrer la vie et pas seulement dans le viseur d’un appareil photo.
Tout le film est une merveille de composition de l’image, de la lumière.

Lorsqu’à la fin, Isaac repose dans son lit, malade, comme mort, Angélica vient une dernière fois le chercher et part la fenêtre ouverte, on entend le chant âpre des ouvriers qui bêchent la vigne.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°331-332 2010 été 2010

L’Étrange Affaire Angélica (Estranho caso de Angélica). Réal, sc : Manoel de Oliveira ; ph : Sabine Lancelin ; décors : Christian Marti et José Pedro Penha ; cost : Adelaide Trêpa ; mont : Valérie Loiseleux ; mu : Chopin. Int : Ricardo Trepa, Oilar Lopez De Ayala, Leonor Silveira, Luis Miguel Cintra (Portugal-France-Espagne-Brésil, 2010, 94 mn).

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