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Mannheim-Heidelberg 2009
publié le mercredi 31 décembre 2014

Mannheim-Heidelberg, 5-15 novembre 2009, 58e édition

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

Voir le programme, les jurys et le palmarès

Conséquence du réchauffement climatique ?
Les novembres à Mannheim sont, d’une année à l’autre, plus cléments : on peut prendre un petit déjeuner à la terrasse du Café-Journal sur la Marktplatz sans devoir se couvrir de lainages comme au siècle dernier, ou flâner la nuit tête nue, au sortir de la Stadthaus, cœur ardent du festival, en admirant le ballet nocturne des tramways sur la Paradeplatz.
Qu’est devenu ce brouillard sur Mannheim (même s’il était aussi métaphorique du passé de l’ex-procureur Selb) qui donna son titre à l’excellent roman de Bernhard Schlink & Walter Popp ? Tout fout le camp.

Est-elle due également à l’évolution de la météo cette raréfaction du nombre des œuvres présentées, déjà sensible en 2008 ?
Il y a dix ans, la liste des films s’étalait sur deux pages du catalogue.
En novembre dernier, une demi-page suffisait pour contenir les 46 titres, dont une vingtaine réservée à une rétrospective de films de la RDA, un hommage à Atom Egoyan et un panorama des "perles" recueillies au gré d’autres festivals.

Rattrapage d’ailleurs fort utile pour qui ne fréquente pas tous les festivals européens d’importance. Nous avons pu ainsi découvrir, après Ajami (Scandar Scopti & Yaron Shani), raté lors du dernier Cannes, La teta asustada (Claudia Llosa), Ours d’or 2009, Lebanon (Samuel Maoz), Lion d’or 2009 (et grand choc visuel), et quelques produits de cinéastes que nous estimons, telle Anette K. Olesen (Little Soldier) ou Geoffrey Enthoven (Meisjes).

Sur le chapitre des inédits, ne restaient donc que vingt-cinq films, dix-sept pour la compétition et huit pour les découvertes internationales, ce qui, pour des gloutons optiques normalement constitués, constitue un menu un peu light.

Par bonheur, ce dégraissage quantitatif de la carte ne touchait pas la qualité des plats servis et mieux vaut assurément la digestion paisible de produits de choix que l’embarras gastrique causé par du tout-venant.
Mais on regrette un peu l’époque de la surabondance, où s’affichaient plusieurs programmes de courts métrages, où un panorama du cinéma turc amenait dans les salles le public métissé du quartier.
Il n’empêche. Mannheim-Heidelberg demeure un festival populaire : pas de badges prioritaires ni de projections réservées, les habitants se retrouvent dans les queues et la fréquentation des séances frôle les 100 %.
Quand on connaît, par exemple, la raréfaction du public parisien aux projections régulières du Centre culturel finlandais, et que l’on voit plusieurs centaines de Mannheimers se presser pour voir Postia pappi Jaakobille du Finlandais Klaus Härö, on plaint l’incuriosité hexagonale.

Le film de Härö (traduction anglaise : Letters to Father Jacob ) décrocha le Grand Prix du jury (présidé par l’actrice hollandaise Johanna ter Steege).

Ce n’est pas celui qui nous a le plus marqué, ce huis clos entre une détenue et un prêtre villageois qui l’a fait libérer pour qu’elle lui serve de gouvernante-secrétaire (aveugle, il correspond avec des centaines de fidèles lointains) nous ayant paru côtoyer parfois d’un peu près les gouffres dreyero-bergmaniens. Le prêtre est d’une bonté dégoulinante, heureusement contrebalancée par la méchanceté du personnage féminin, tout de dureté silencieuse, et que, jusqu’à la fin, nous espérâmes voir échapper à la rédemption - mais la mort du prêtre lui fait découvrir le chemin du rachat. Nonobstant, le film est réussi (il a d’ailleurs représenté son pays aux récents Oscars), et le jeu des rapports entre ces deux âmes perdues suffisamment tendu pour que ses 74 minutes passent comme lettre à la poste.

C’est à un remarquable documentaire turc qu’est revenu le Prix spécial.
On pouvait tout craindre de The Last Season : Shawaks de Kazim Öz : un film sur la transhumance menée par une tribu nomade des hauts plateaux de la Turquie de l’Est, on est prêt à tout pour y échapper.
En définitive, le résultat est superbe, ce qui prouve que tout n’est pas dans le sujet, mais dans le filmage. Symphonie paysanne, rythme des saisons, gestes archaïques, pratiques traditionnelles, fabrication des fromages, on retrouve les schémas obligés, mais retranscrits avec un œil qui refuse la poésie facile, le misérabilisme et la pathos. Les paysages sont magnifiques, les personnages étonnants, les femmes surtout, qui assurent l’intendance de la caravane et revendiquent le droit de ne pas être battues, et parmi elles, Osma, jeune femme lumineuse, libre, chanteuse et sans foulard, dont on aimerait suivre le parcours hors film.

Le Prix Fassbinder échut à Miss Kicki, film suédois d’un cinéaste norvégien tourné à Taïwan, étrange collage des coproductions.
Hakon Liu, pour son premier film, offre à la grande Pernilla August un joli rôle, celui d’une femme mûrissante qui décide de rejoindre à Taipei le correspondant avec qui elle échange sur Internet des messages d’amour partagé, et qui embarque avec elle son fils adolescent. La déception est au bout du voyage, le patron de société qu’elle découvre n’ayant que peu à voir avec elle, traîne-savate sur le retour.
Le film restitue bien le malaise de situations en constant décalage, l’ambiguïté de la confrontation des deux cultures et la cohabitation entre le Taipei des buildings et celui des masures.

Cœur animal (Séverine Cornamusaz, Suisse) trusta une Mention spéciale, le Prix Fipresci et le Prix du jury œcuménique.
Le film est sorti depuis à Paris, dans une indifférence dommageable. Un drame du terroir, des personnages à la Zola, un trio mari-épouse-saisonnier qui s’annonce empli de clichés, et des acteurs peu connus : on peut comprendre que les spectateurs se soient méfiés.
Erreur : Camille Japy et Olivier Rabourdin sont, comme à l’habitude, remarquables, le drame ne prend pas l’aspect prévu et si la femme prête à s’émanciper revient à la ferme, c’est sous la forme d’une victoire sur sa brute d’époux. Souhaitons qu’un passage sur une chaîne câblée permette un jour une seconde chance à ce premier film prometteur.

Généreusement, les exploitants récompensèrent trois titres, choix justifiés, et l’on ne saurait préférer l’un aux autres.

* Untitled de Jonathan Parker (USA), également Prix spécial du jury.
Le film est une intelligente-élégante-brillante comédie branchée sur le milieu des artistes new-yorkais, dont les chassés-croisés entre une galeriste à l’allure ébouriffante et un musicien avant-gardiste renfrogné s’effectuent avec délectation et ironie. Et les œuvres montrées, objets conceptuels ou détournés à la Damien Hirst et créations musicales, tous aussi tordants dans l’invention, donnent à ce film sans titre une coloration réjouissante.

* Nurse / Fighter / Boy, de Charles Officer (Canada), également Prix du public.
La maîtrise de Charles Officer, dans l’écriture et la facture de son Nurse / etc., (encore une première œuvre) est surprenante.
Visuellement, c’est sans doute le film le plus ambitieux de la décade, qui transforme une banale histoire d’amour entre une infirmière malade et un boxeur usé en une parabole sur le courage et l’espoir. Les rapports, au rythme de la musique, de Jude, la mère et de Ciel, son fils, ado prestidigitateur, le coup de foudre traité en trois plans, la complicité sans mièvrerie avec la petite voisine, tout incite à noter le nom de son auteur, dont on peut attendre le prochain titre avec confiance. Nurse a un distributeur français, il s’agira d’être attentif à une sortie qui risque d’être subreptice.

* Retorno a Hansala de Chus Guttiérez (Espagne).
Seul cette année à aborder le sujet des clandestins, le film le fait sans bons sentiments ni fausse conscience. Chus Guttiérez, cinéaste espagnole dont nous ne connaissions rien, frappe fort et précis. Le voyage de rapatriement, entre Algésiras et son village, d’un Marocain noyé lors de son débarquement sur les côtes espagnoles, échappe au folklore : le point de vue ethnographique (la confrontation entre le convoyeur et les habitants d’Hansala) est juste, l’histoire d’amour inévitable avec la sœur du défunt est évitée, toutes les situations sont montrées sans fard. Parmi tous les titres souvent maladroits sur le problème des migrants, ce Retorno s’inscrit dans le haut de la liste.

Si tous les films figurant au palmarès le méritaient, d’autres auraient pu y être inclus sans faillir.

* Jernanger (Pal Jackman, Norvège) ;

* Mentiras piadosas (Diego Sabanés, Argentine), très bonne adaptation d’une nouvelle de Cortazar, où la décadence d’une maison bourgeoise sonne comme du Torre-Nilsson ;

* Opération Danube (Jacek Glomb, Pologne-Tchécoslovaquie), hommage rigolard au jeune cinéma de l’Est des belles années ;

* les Chiliens Ilusiones opticas (Cristian Jimenez) et La buena vida (Andrés Wood), l’un et l’autre avec un acteur notable, Eduardo Paxeco.

La boussole de Mannheim-Heidelberg demeure décidément pointée vers le pôle de la découverte.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

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