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Mannheim-Heidelberg 2010
publié le mercredi 31 décembre 2014

Mannheim-Heidelberg, 11-21 novembre 2010, 59e édition

par Heike Hurst
Jeune Cinéma n°336-337, printemps 2011

Voir le programme, les jurys et le palmarès

Découverte et diversité. Le Festival de Mannheim-Heidelberg cherche et trouve chaque année, et ce depuis 59 ans, à travers la planète, des films d’auteur (premiers et seconds) qu’un public enthousiaste plébiscite, mais qui ne trouvent pas forcément le chemin des salles.

S’il explore les mêmes territoires que celui de Locarno, le festival allemand ne dispose pas d’atout semblable à la piazza Grande et ses 8000 spectateurs.
Mais il tient ses assises dans la cité et a, quant au cinéma, un passé solide - c’est ici qu’on a montré les premiers films de Fassbinder.
Souhaitons à Mannheim-Heidelberg, avec son public fidèle, son noyau d’animateurs solides, son directeur inventif et enthousiaste, Michael Kötz, une prochaine édition, la 60e, encore plus brillante.

Ici, on peut rencontrer facilement les cinéastes, en se rendant d’une salle à une autre : on les croise, on les aborde et on leur parle, tout de suite ou plus tard autour d’un verre.

Nelofar Pazira, par exemple, cette femme d’une rare beauté, héroïne de Kandahar de Mohsen Makhmalbaf, était là, assise sur un canapé, ses yeux turquoises plongés dans l‘ordinateur.
Elle était là parce qu’elle a tourné en Afghanistan, à la frontière du Tadjikistan, Act of dishonour, histoire d’une jeune femme promise à un jeune conducteur de bus.
Il l’aperçoit à travers une ouverture du mur d’argile de la maison où elle s’occupe de son père et de ses frères.
Pour elle, c’est la seule ouverture sur le monde… jusqu’au jour où Megjan / Nelofer, traductrice d’une équipe canadienne qui tourne un film dans le village, l’aborde et lui propose en échange d’un petit rôle de choisir parmi les costumes ce qui lui plaît. Elle choisit une burqa, que dans cette région les femmes ne portent pas. Elle voudrait, le jour du mariage, porter ce vêtement de prestige qu’elle n’assimile pas à quelque chose d’avilissant... Mais pour sa famille, elle a déshonoré sa maison, et compromis son mariage. Le film est très réussi, même s’il exagère un peu les maladresses de l’équipe étrangèe, qui provoquent une tragédie : son futur mari doit l’emmener dans le désert et la tuer. Va-t-il le faire ?

Un visage, connu, celui d’une actrice trop rare, Caroline Ducey, qui donne des aspects poignants à un film sur le deuil : Just Inès de Marcel Grant (GB).
C’est le chemin d’un homme vers une femme, une réflexion sur la place de l’être aimé et perdu. Une enquête efficace et un happy end pour un film dur, éprouvant par moments, qui réussit à nous faire partager une reconstruction digne des personnes éprouvées par un désastre personnel et la dureté de la vie.

Deux fois une femme (François Delisle, Canada). Encore un souvenir : une femme battue par son mari qu’elle aime encore. En fuite, elle veut oublier : en entrant nue dans de l’eau très froide, elle se lavera de tout. Elle est entourée d’autres femmes qui l’aident à s’éloigner, à s’isoler, à disparaître. Mais il lui faudra du temps. Et la question reste posée : comment se refaire ? 2 fois une femme comporte des moments forts et tendres, brutaux et délicats. Comment faut-il se reconstruire ? Il n’y a pas de règle, mais des possibilités différentes s’ouvrent à celle qui veut réellement changer de vie.

René midis Holivudshi (René va à Hollywood), d’Aleko Tsabadze (Géorgie), commence de la façon la plus sérieuse du monde : un homme questionne un analyste. "Comment faire pour entraîner ma conscience à renforcer mon imagination ?"
La question reste suspendue, mais le film y répond d’une certaine manière.
Il nous emmène dans un univers totalement hors-la-loi et hors de tout repère. C’est presque le monde de Iotar Iosseliani, mais Tsabadze n’a pas la même approche, même si dans le regard sur les autres, il y a incontestablement des similitudes. Un film qu’on ne peut raconter, qu’il faut vivre et pratiquer comme un premier baiser. Il ne nous apporte pas de la douceur, mais il se risque à poser des questions dérangeantes et essentielles.

Un ami critique, Nenad Dukic, s’est improvisé producteur pour Neke druge price (Some Other Stories), film à épisodes en forme de témoignages sur la (trop) dure vie dans l’ancienne Yougoslavie. Les épisodes ont été tournés par des réalisatrices serbe, slovène, croate, bosniaque et macédonienne, et toutes les histoires sont des récits autour du ventre des femmes : ça parle d’adoption, désir d’enfant, d’envie de toucher un être humain et vivant, mais aussi de vengeance et de politique. Un document étonnant.

Le Grand Prix échut avec raison à 10 1/2 de Daniel Grou, Canada, sorte de docufiction sur Tommy, un très jeune garçon très violent, qui cherche sa mère et veut son père à ses côtés, qui ne respecte rien et surtout pas lui-même, et sur lequel l’éducateur du centre spécialisé se casse les dents.

Cynthia Beatt, cinéaste, membre du jury, me disait qu’elle s’était sentie happée par quelque chose qui se passait directement entre l’énergie de ce gamin et l’écriture du film. Comme si, pour une fois, ce personnage n’était pas créé par un coup de crayon, mais sortait directement de la vie. Ses actions, si violentes soient-elles, sont par ailleurs abondamment tolérées, commentées, analysées. Abandonné par sa mère, placé par un père lui-même instable, toxicomane et sans emploi, Tommy ne sera apprivoisé qu’au prix de longues séances violentes et au bout de rares moments d’apaisement : ainsi se construira l’amorce d’une amitié entre l’éducateur et son objet d’étude parfois un peu trop observé comme un cas absolument "clinique".

Heike Hurst
Jeune Cinéma n°336-337, pirntemps 2011

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