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Mannheim-Heidelberg 2012 I
publié le mercredi 31 décembre 2014

Mannheim-Heidelberg, 8-18 novembre 2012, 61e édition

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°350-351, printemps 2013

Voir le programme, les jurys et le palmarès

Depuis 1967, Jeune Cinéma n’a que rarement raté le rendez-vous annuel avec la cité de l’électeur palatin - et c’est sans doute, avec la Mostra de Pesaro, découverte à la même date, parmi les "petits" festivals, celui auquel la revue a consacré le plus de comptes rendus.
"Petit" ne qualifiant évidemment que sa taille : Mannheim, jumelé avec Heidelberg depuis 2005, est, d’un millésime à l’autre, un lieu où s’effectuent les découvertes les plus remarquables. Découvertes dont, malheureusement, bien peu d’exemples parviennent jusqu’à nos écrans, et c’est fort dommage.

Le cru 2012 n’a pas failli à l’attente.
Le nombre des titres, comme pour bien d’autres manifestations, s’est réduit depuis le siècle dernier, mais, parmi la grosse trentaine proposée, les deux tiers valaient le voyage et n’auraient pas déparé des sélections plus renommées, Semaine de la Critique, ou autres, qu’on aimerait voir atteindre ce niveau chaque année.

Pas de film français en compétition, mais des productions venues de pays peu fréquentés, Estonie, Maroc, Pologne (trois), Pays-Bas, Indonésie, Mongolie intérieure, de quoi emplir largement sa musette.
Pas de thèmes communs à ces premiers ou seconds films - il y a quelques années, la violence guerrière régnait, l’état des lieux s’y révèle aujourd’hui moins immédiatement brutal. Mais pas moins sombre.

Un film aussi apparemment simple que Mushrooming (Toomas Hussar, 2012, prix Fipresci) - un deputé estonien et son épouse, partis aux champignons, s’égarent dans la forêt profonde - ouvre sur un background inquiétant : à la violence des gens (un forestier les agresse) s’ajoute la violence des faits (pendant son absence, une campagne de presse - justifiée - contre lui embrase Tallinn).
D’abord bousculé, le représentant du peuple sortira intact de son escapade, selon une morale sans fard : les corrompus s’en sortent toujours - par bonheur, cela ne peut survenir que là-bas…

Violence encore, latente, dans les trois films abordant l’Islam, sous l’aspect de l’intégration - ou plutôt du refus de l’intégration - de la communauté musulmane à la société occidentale et sous celui des avanies subies par les femmes. Quelques lueurs d’ouverture subsistent, mais il faut que les héroïnes aient un caractère en acier trempé pour que les portes s’entrebâillent.

Boucherie halal (Babek Aliassa, Canada), après une grande justesse dans le traitement, s’achève en ménageant chèvre et chou, la femme "libre" rejoignant son méchant mari, par souci de la famille, la femme "soumise" rejetant foulard et mariage).

Dans Rough Hands (Mohamed Asli, Maroc), une institutrice lutte pour émigrer en Espagne - mais on n’accepte que des femmes "aux mains endurcies", capables de travailler aux champs.

Dans Le Sac de farine (Kadija Leclere, Belgique / Maroc), Hafsia Herzi, étouffée par sa famille, devra abandonner son bel amoureux pour un mariage de circonstance).

La situation n’est guère plus brillante ailleurs, là où les contraintes ne sont plus traditionnelles et / ou religieuses, mais économiques.
La protagoniste de La niña (David Riker, USA / GB / Mexique, Prix des exploitants), mère en détresse, recueille une gamine, orpheline par sa faute - en voulant faire traverser la rivière frontalière à une troupe de clandestins mexicains, elle en a fait se noyer plusieurs -, se bat pour trouver les quelques dollars qui lui permettront de récupérer son propre fils.
Notons le nom d’Abbie Cornish, à mi-chemin entre Charlize Theron et Nicole Kidman, fort crédible en paumée d’abord intraitable, peu à peu gagnée par la compassion, sans frémissements.

Le Grand prix est allé à un film iranien surprenant, Final Whistle , de la réalisatrice Niki Karimi.
Nous sommes plus souvent habitués au spectacle, lorsqu’il parvient à s’exprimer, de l’oppression politique en Iran, à travers Jafar Panahi (Ceci n’est pas un film, 2011), ou Mohammad Rasoulof (Au revoir, 2011).
Le scénario, extrêmement astucieux, de (Niki Karimi, 2011) traite, sur plusieurs plans, de multiples problèmes : la misère, la charia, le trafic d’organes, la responsabilité du cinéaste, sans que l’on ait jamais l’impression d’un entassement des thèmes - une julienne plutôt qu’un mille-feuilles…
La réalisatrice interprète le rôle d’une documentariste qui découvre qu’une figurante du téléfilm tourné par son mari a été hospitalisée. Elle s’intéresse à la jeune fille, et apprend qu’elle cherchait, avant l’accident, à vendre un de ses reins, afin d’obtenir l’argent nécessaire pour sortir sa mère de la prison où elle attend d’être pendue - elle a tué son second époux qui tentait de violer sa belle-fille et doit payer le "prix du sang" imposé par la loi islamique. Malgré les efforts de la cinéaste et des avocats mobilisés, elle sera exécutée devant la famille du mari.
Le point de vue est précis, sans attendrissement, d’une parfaite sècheresse : l’horreur des faits parle d’elle-même, nul besoin de pathos. Ce qui marque le film, c’est la manière d’opposer très finement deux classes, celle de la bourgeoisie cultivée des réalisateurs - nantis : deux voitures, un appartement acheté sur plan, une bonne conscience d’artistes - et des habitants des bas-quartiers de Téhéran, blanchisseuses, coursiers, chômeurs.
Nous ne connaissions Niki Karimi que par son premier film, Une nuit, présenté à Cannes par Un certain regard en 2005. À la fois réalisatrice, scénariste, productrice et interprète, elle signe ici une œuvre remarquable, dans la lignée de Mohsen Makhmalbaf, caméra portée, intervention de la vidéo, filmage semi-documentaire. Un Grand prix parfaitement mérité.

Tout n’était pas, heureusement, sous le signe du Mal en ses diverses incarnations.

Outre les deux films chinois originaires de Mongolie intérieure, Thang ka et Hajab’s Gift, quelques titres jouaient une partition moins noire.

Le Prix Fassbinder (l’équivalent de l’Ours d’argent berlinois) est ainsi revenu à Good Luck. And Take Care of Each Other (Jens Sjögren, 2012, Suède), très joli portrait de deux solitaires, un veuf malade, qui passe son temps à composer, avec les figurines en bois jadis sculptées par sa femme, des environnements reconstituant Venise ou New York, et une adolescente fantasque et décalée, trop intelligente pour sa famille traditionnelle, qui devient sa partenaire dans la reconstruction d’univers parallèles.
Le vieil homme est à bout de souffle, la lycéenne pas très gentille, mais de leur complicité naîtront quelques situations étonnantes - ainsi cette "occupation" de la ville tout entière par des figurines installées nuitamment, à la manière des mosaïques parisiennes de la série Space Invaders.

À l’autre bout de la planète, au fin bout de la Patagonie, Simon Franco a imaginé l’inimaginable : un homme qui vit sans téléphone ni téléviseur.
Tiempos menos modernos (Argentine / Chili, 2011) a obtenu le Prix spécial du jury). Il situe certes son action loin en arrière, en 1989, à une date où une telle incongruité était moins improbable. Son héros vit en parfaite harmonie avec l’espace infini qui l’environne, surveillant ses moutons et sa basse-cour, au rythme du temps sidéral et des visites annuelles d’un ami "vendeur de tout". La livraison inattendue d’un poste de TV et d’un satellite (cadeau de l’État sous la présidence Menem) va changer sa vie.
On se souvient du savant universitaire ami de Moretti dans Journal intime, devenu dépendant d’une série télévisée. Le phénomène se reproduit ici, Payaguala le berger revenant en galopant du fond du désert pour ne pas rater Alma mia, un dégoulinant feuilleton.
Ce pourrait être seulement un gag récurrent, mais le personnage est si attachant, le regard de l’auteur si joyeux - sans oublier le sublime paysage - que le film est une petite fête dans cette catégorie, que l’on regrette de ne pas voir suffisamment bien considérée, des feel-good movies.

Chaque année, nous rapportons dans nos filets une petite perle ramassée sur les écrans de la Stadthaus - certaines mémorables, comme Jernanger (Pal Jackman) en 2009 ou Win / Win (Jaap van Heusden) et Pure (Lisa Langseth) en 2010 -, qui nous fait regretter le temps où Ciclop Films, distributeur-complément de Jeune Cinéma, permettait d’offrir quelques débouchés à des œuvres négligées.

2012 aura été l’année de Silent City, de la Néerlandaise Threes Anna, coproduction du Bénélux, quoique entièrement tournée au Japon.
Il ne se passe rien, ou presque rien, durant 90 minutes et pourtant l’attention ne faiblit jamais devant les aventures immobiles de Rosa, grande bringue aux gestes empruntés, admise, honneur suprême pour une étrangère, dans l’atelier tokyoïte de découpe de poissons de Master Kon, empereur du sushi.
Une troupe d’apprentis mutiques s’évertue, à longueur de journées rythmées militairement, à éviscérer, les débutants, des sardines, les débrouillés, du "middle-fish", les confirmés, des thons.
Personne ne communique, Rosa ne trouve dans sa vie hors de l’atelier aucun interlocuteur - jusqu’à hurler dans le métro "Il n’y a personne qui parle anglais ?".
Par sa dextérité, elle forcera peu à peu la confiance du Maître, parvenant même, dans son aquarium privé, à capturer à la main, grâce à sa "musique intérieure", un poisson, la "chose la plus mystérieuse du monde".
Pas de mystique du gourou, pas de métaphysique halieutique, des gestes, une technique, une compréhension intime du monde. Sur un argument aussi particulier, la réalisatrice, bien aidée par son interprète hors norme, Laurence Roothooft, signe un film rare, tout en nuances et en épiphanies minuscules, bien dans la ligne de ce que l’on s’attend à trouver - et que l’on trouve - chaque novembre entre Rhin et Neckar.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°350-351, printemps 2013

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