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Saints innocents (les) (1984)
de Mario Camus
publié le mardi 12 octobre 2021

par Christophe d’Yvoire
Jeune Cinéma n°164, janvier-février 1985

Sélection officielle officielle en compétition au Festival de Cannes 1984.
Prix d’interprétation masculine ex æquo à Francisco Rabal et Alfredo Landa

Sortie le mercredi 13 octobre 2021

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Au début du film, leur photo prise par l’intendant du domaine émerge lentement de l’écran blanc, autrement dit du néant : ce sont de misérables métayers qui croupissent dans leur chaumière à l’ombre d’une riche résidence rurale. Cela se situe sur le plateau d’Estramadure, du côté de Zafra et de son beau château.

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Il y a là Paco, un petit homme brun et trapu à l’air dégourdi, sa femme, la grande Régula, condamnée à ouvrir et fermer à toute heure le portail de la résidence, et leurs trois enfants.
L’aînée, dite la "Petite", une enfant idiote et naine, qui sait seulement souffrir et pousser parfois d’horribles cris de porc qu’on saigne, Quirce, qui termine son service militaire et voudrait partir à la ville comme mécano, et sa sœur Nieves, engagée comme bonniche au lieu d’aller à l’école.

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Et puis il y a Azarías, le beau-frère simplet et vieillissant que sa sœur Regula recueille, une fois chassé sans pitié de la ferme voisine à cause de son âge et de sa répugnante saleté parmi moutons et cochons. Voilà pour l’étage social d’en bas.

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L’été, la marquise douairière débarque solennellement avec ses trois enfants et passe en revue ses gens, pour ne pas dire ses serfs, assemblés en cette occasion. Nous sommes au temps de Franco, autant dire en plein Moyen Âge. Dans cette région de grands domaines, parmi les prés verts et les coteaux couverts de chênes-lièges au troncs tordus, les maîtres trouvent naturel de régner en disposant des paysans à leur guise.

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On invite un évêque gros et gras pour la communion solennelle du petit dernier : tout le personnel endimanché est tenu de se réjouir et d’acclamer les maîtres après avoir dûment assisté (et communié) à la messe dans la chapelle seigneuriale. Un ministre et un ambassadeur sont là, invités à l’une de ces parties de chasse qui sont, avec les aventures galantes - la volage épouse de l’intendant Don Pedro en saura quelque chose - la plus claire occupation de monsieur Ivan, trente ans, marié, fils aîné de la marquise. Au dessert, on convoque à la salle à manger, devant ce beau monde, quelques échantillons du bas peuple pour démontrer le progrès social : mais oui, ces rustres savent maintenant signer leur nom, ou du moins s’y efforcent.

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Le peuple fait la queue pour recevoir respectueusement la paye des mains de madame la marquise et du jeune communiant (que cela ennuie à périr). Le peuple reçoit avec révérence la visite rapide de la dame, et sa fille Myriam, gracieuse blonde au cœur généreux, qui daigne s’intéresser à l’oiseau qu’élève en cage Azarías, mais se détourne, atterrée, en face de la "Petite" et de ses cris de bête.

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Le peuple fournit avec zèle les valets de chasse lors de la très mondaine battue aux perdreaux : c’est la règle du jeu, comme eût dit Jean Renoir. Avec sa dextérité à recharger les fusils et son flair infaillible, Paco s’y distingue au service de monsieur Ivan. Oh le bon peuple ! Il observe et voit tout, mais il se tait sans se révolter. Que peut-il faire d’autre ?

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Pour le jeune despote Ivan, Paco n’est qu’une sorte de super-chien de chasse. Manque de chance, en manœuvrant un jour l’appeau pour le tir au ramiers, l’indispensable Paco tombe d’un chêne et se casse la jambe. Qu’à cela ne tienne !, Ivan le forcera encore à le servir, jambe dans le plâtre, lors de la battue suivante et la jambe recassera. Faute de Paco, ce sera Quirce. Faute de Quirce, ce sera le vieil Azarias, l’innocent qui pue, qui ignore les distances sociales et les bonnes manières.

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Rejeté des hommes, Azarías est un passionné de la nature. Il apprivoise les oiseaux, qui répondent à ses appels. Par caprice, un jour, monsieur Ivan abat sa corneille bien-aimée, l’innocent devient fou de douleur. Il va méditer sa vengeance. À la première occasion, d’un nœud coulant bien ajusté, il pendra l’assassin de ses amis les oiseaux à l’arbre où il les guette, avant de sombrer dans la démence du désespoir.

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Chronique de la vie campagnarde ? Pour une part. Film social ? Évidemment, mais sans emphase ni soulignements. Plaidoyer pour les humbles proches de la nature contre ceux qui savent seulement l’exploiter (et les exploiter) ? Sûrement. En France, avec notre cinéma de citadins, un tel film aurait presque à coup sûr l’air artificiel en diable. L’Espagne est plus proche des racines rurales. Le fait est que ce récit d’une heure 45 empoigne le spectateur.

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Le tableau est criant de vérité, les images magnifiques. On croit à ces paysans, à l’étonnant Francisco Rabal (Azarías), à ces châtelains, à ces profiteurs tranquilles du régime franquiste, à cet intendant chauve et malmené qui n’en finit pas d’être cocu et de tyranniser son monde. Tout au plus regretterons-nous le procédé du dénouement inutilement traité en flash-back.
Depuis 1963, Mario Camus a tourné dix-sept longs métrages et plusieurs séries pour la télévision. S’il a autant de talent ailleurs qu’en ce coin de campagne perdu, qu’attend-on pour nous montrer bien vite le reste de son œuvre ?

Christophe d’Yvoire
Jeune Cinéma n°164, janvier-février 1985


Les Saints innocents (Los santos inocentes). Réal : Mario Camus ; sc : M.C., Manolo Matji & Antonio Larreta d’après le roman de Miguel Delibes ; ph : Hans Burmann ; mont : José María Biurrún ; mu : Antón García Abril. Int : Alfredo Landa, Terele Pávez, Belén Ballesteros, Juan Sachez, Susana Sánchez, Francisco Rabal, Ágata Lys, Agustín González, Juan Diego (Espagne, 1984, 107 mn).



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