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Smolders, Olivier (livre)
Voyage autour de ma chambre (2009)
publié le mardi 15 avril 2014

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°329-330, printemps 2010

Olivier Smolders, Voyage autour de ma chambre. Notes pour un film immobile, Les Impressions nouvelles, 2009

Nous avons déjà évoqué (Jeune Cinéma n° 321) les sous-titres faussement explicatifs des films d’Olivier Smolders - films en forme de poire, pour amuser les chaises, anonyme, solitaire, somnambule -, parfois même carrément antiphrastique ("à l’eau de rose" pour Petite anatomie de l’image, tout le contraire d’une bluette).

En revanche, qu’il ait baptisé "immobile" son Voyage autour de ma chambre n’a rien de surprenant. C’est déjà ainsi que Xavier de Maistre, grand ancien et inventeur du titre, avait conçu son texte de 1794, savoureuse méditation entre quatre murs, un des rares écrits français du XVIIIe siècle à rapprocher du Tristram Shandy de Sterne.

Renvoyons les lecteurs qui n’ont pas encore goûté aux plaisirs décalés des courts métrages de Smolders à l’indispensable édition DVD des Exercices spirituels, accessible chez Ciné Malta (81, bld de Clichy, 75009) – publicité gratuite, car il faut soutenir les indépendants suicidaires. Ce premier rassemblement des œuvres vient d’être complété, grâce à doc net films (collection "Les États généraux du film documentaire 2009"), par l’édition de trois courts encore inédits, Mort à Vignole (1998), le Voyage déjà cité (2008) et le récent Petite anatomie de l’image (2009), fascinante promenade muette au milieu des cires anatomiques, dignes de la collection Spitzner, du musée de la Specola de Florence.

Trois films parmi les plus personnels de leur auteur, non que Neuvaine (1984) ou L’Amateur (1997) ne portent déjà la voix d’un narrateur qu’on identifie forcément comme étant la sienne, mais parce que la tonalité biographique y est plus perceptible, au moins dans les deux premiers titres. La Petite anatomie, sous sa référence affichée au livre de Hans Bellmer jadis publié par Eric Losfeld, est une réflexion sur "the way of all flesh" et la représentation mortuaire de la chair – réflexion qui développe celle engagée dans son long métrage Nuit noire, sur les transformations de cette même chair ; ici, les écorchés reconstitués, humains ou bestioles diverses, sont détournés par l’objectif anamorphique, qui accentue les métamorphoses.

Avant même d’avoir eu le temps de nous y plonger, nous avions annoncé la parution de l’ouvrage dans notre dernier numéro, en précisant qu’il s’agissait du commentaire du film du même titre. L’auteur nous avait alors envoyé un mot, que nous publions avec plaisir :

Note : le livre Voyage ne contient pas vraiment le texte du film. Tant mieux d’ailleurs, car le texte du film est assez “basique” à mes yeux, c’est-à-dire adapté à une “écoute”, à une nécessité de “compréhension directe du propos”. Alors que le texte écrit permet d’être plus nuancé, plus élaboré, plus pluriel.

Les premières pages définissent très exactement son propos : "(Ce texte) n’est pas la somme résiduelle de morceaux qui n’auraient pas trouvé place dans le film. Il rassemble plutôt des fragments du discours qui l’a accompagné, des rêveries que sa réalisation a suscitées, sans chercher à établir de relation de dépendance de l’un par rapport à l’autre. Le plaisir d’écrire avec des images et des sons se double de celui d’envisager parallèlement le même sujet avec le rythme et la singularité des mots écrits sur une feuille de papier. […] Ce livre est fait d’une addition de notes qui s’ouvrent en éventail, alors même que l’écriture filmique est le plus souvent le résultat d’une série de soustractions."

On ne saurait mieux dire, et l’on peut rêver à ce que le souci d’une telle complémentarité aurait pu donner chez Marker, ajoutant à ses Commentaires des réflexions en arborescence, ou Resnais doublant ses photos de repérages, entre Londres et Gand, pour son Harry Dickson, par des carnets en miroir.

Nul besoin donc de connaître le Voyage pour apprécier le Voyage.
Creusant l’écart entre l’un et l’autre, les photos du livre ne sont pas celles du film, mais sont signées Jean-François Spricigo, singulières images mal fichues, floues, granuleuses, hors sujet, mais qui apportent au texte une sorte de commentaire au second degré, dans lequel Smolders discerne avec justesse "la noirceur d’un trait et le tremblé d’un geste qui protègent un pays d’ombres". Ce qui fait la beauté du film, les cadrages précis du "paysage vu de la fenêtre", comme la première photo de Nièpce, ou ces travellings le long des possessions intimes de l’auteur sont remplacés par des "plongées sur des abîmes intérieurs", rien moins que dérangeants.

De quoi nous parle Smolders ?
De tout, de David Lynch, dont il est un fervent amateur (il a écrit sur Eraserhead, dans le petite collection des éditions Yellow now), du Vagabond des étoiles de Jack London, des premiers cercles immédiats, le corps, le lit, la chambre, du départ, des voyages et des souvenirs rapportés de quelques "lieux perdus".
Banalités de base que chacun partage, mais qu’il aborde avec cette distance dans le ton qui donnait déjà toute sa saveur à son Éloge de la pornographie ou à sa Part de l’ombre.
Il y a une musique du texte chez Smolders, une façon particulière de poser la voix perceptible dans ses films (voir le "commentaire" de L’Amateur, qui demeure une petite merveille) que l’on retrouve entre les lignes.
Ses "Souvenirs d’un ami", qui constituent le onzième des cercles qu’il nous a fait traverser, ici celui de la mémoire, est une magnifique évocation d’un compagnon d’enfance et de jeunesse, dont il trace en quelques pages un portrait inoubliable. Laissons au lecteur le plaisir de découvrir les quelques théories que l’auteur présente en "addendum", bribes de savoir fantaisiste glanées au hasard d’Internet – outre les systèmes ’pataphysique et paranoïaque-critique, avouons notre dilection pour la "théorie du rasoir d’Occam" et pour la "théorie de la reine rouge".

Et saluons l’excellente idée du Festival Côté court de Pantin (9 au 19 juin 2010), qui, dans sa rétrospective "Du corps à l’image", présentera, parmi cinquante titres signés Vigo, Genet, Rozier, Marker, Rouch, Brakhage, Moullet ou Pierre Coulibeuf - belle occasion de revoir Balkan Baroque (cf. Jeune Cinéma n° 265) -, Adoration et Mort à Vignole.
Les occasions de savourer ces images ailleurs que sur un écran personnel sont trop rares et nous ne manquerons pas d’en profiter.

Lucien Logette
Jeune Cinéma 329-330, printemps 2010.

Olivier Smolders, Voyage autour de ma chambre. Notes pour un film immobile, photographies de Jean-François Spricigo, coll. Traverses, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009, 144 p.

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