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Peter von Kant (2021)
de François Ozon
publié le mercredi 6 juillet 2022

par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection officielle en ouverture de la Berlinale 2022

Sortie le mercredi 6 juillet 2022


 


En portant pour la deuxième fois une pièce de Rainer Werner Fassbinder à l’écran, François Ozon ne se doutait certainement pas qu’il allait nous offrir un tel chef-d’œuvre. Car ce Peter von Kant, qu’il a voulu produire seul pour être plus libre, ne ressemble à rien de ce qu’il avait créé jusqu’à présent, et c’est sans doute le film dans lequel il met son cœur à nu à tous les sens du terme. Comme pour Gouttes d’eau sur pierres brûlantes, sorti en 2000, (film adapté d’une pièce que R.W. Fassbinder avait écrite à l’âge de 19 ans et jamais ni montée ni filmée), la structure théâtrale est bien présente, notamment à travers le huis-clos d’un appartement.


 

Mais le traitement de l’adaptation des Larmes amères de Petra von Kant est bien différent. Par le montage, il est déjà parvenu à donner du rythme à l’enfermement des personnages dans l’appartement de l’artiste, recréé en banlieue parisienne dans un ancien orphelinat. De plus, même si l’on retrouve les accents de la pièce et du film originaux, François Ozon a bien changé le texte déjà pour en faire quelque chose de moins littéraire.
En outre, Petra est devenue Peter, et tous les personnages féminins de ce film qui mettait en scène la vie d’une célèbre styliste de mode et son univers lesbien sont devenus des hommes à commencer par Karl, l’assistant martyrisé et mutique à la place de Marlene, et par Amir, l’objet des désirs de Peter, un beau jeune homme arabe. Il faut noter que que celui-ci n’a rien du personnage d’Ali interprété par El Hedi ben Salem dans Tous les autres s’appellent Ali (1974) qui aurait été l’amant de R.W. Fassbinder et duquel François Ozon voulait s’inspirer à l’origine.


 

De plus, Peter interprété par un Denis Ménochet au meilleur de son art, joue, en fait, le rôle de Fassbinder lui-même, et tout le film oscille du coup entre méditation sur l’amour et l’impossibilité pour l’homme de se sentir aimé en retour et réflexion sur le monde du cinéma et de la création. On dirait que tout le film est habité par l’âme du réalisateur qui, on le sait, a connu une vie tragique et des amours malheureuses entre désespoir, drogue et célébrité.


 

Tout cela se retrouve dans le film merveilleusement éclairé par Manu Dacosse, dans des décors créés par Katia Wyszkop et les costumes sublimes de Pascaline Chavanne qui a dû bien s’amuser à habiller Isabelle Adjani, dans le rôle d’une actrice fassbinderienne cocaïnomane, et à chercher un slip panthère à la manière de celui que Gérard Depardieu porte dans Tenue de soirée (1) réclamé par Denis Ménochet.


 

L’idée de génie est d’avoir invité Isabelle Adjani pour le rôle de la star Sidonie Von Grassenabb et, bien sûr, Hanna Schygulla, la star fassbinderienne par excellence, pour le rôle de la mère de Karl, elle qui a très bien connu la mère de Fassbinder et connaissait son travail et sa personne dans les moindres détails.


 


 

Le film évoque parfaitement l’univers du célèbre Bavarois, mais en beaucoup moins sordide et désespéré, car François Ozon a réussi à lui insuffler un peu de l’esprit boulevardier français, assez de fantaisie et énormément de cette recherche sempiternelle de la beauté et de la mélancolie, sans doute héritée de Charles Baudelaire, notamment par l’utilisation des chansons. C’est Comme au théâtre chanté par Cora Vaucaire, ou Jeter Tötet was er liebt (Chacun tue ce qu’il aime) chanté en allemand par Isabelle Adjani, et celle qui entrera certainement dans la mémoire des spectateurs pour ne plus en sortir, le magnifique In my room, interprété par The Walker Brothers, paroles et musique de Preto Pedro Joaquin Espinosa, Lee Julien Pockriss & Paul Vance.


 

Le film est servi par le talent d’acteurs épatants. Outre les personnages principaux déjà cités, il faut mentionner Khalil Ben Gharbia, une découverte dans le rôle d’Amir, et Stefan Crepon dans celui de Karl, le souffre-douleur du cinéaste qui finira par le quitter.

Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Tenue de soirée de Bertrand Blier (1986).


Peter von Kant. Réal, sc : François Ozon, d’après la pièce de théâtre Les Larmes amères de Petra von Kant de Rainer Werner Fassbinder ; ph : Manuel Dacosse ; mont : Laure Gardette ; mu : Clément Ducol ; déc : Katia Wyszkop ; cost : Pascaline Chavanne. Int : Denis Ménochet, Isabelle Adjani, Khalil Ben Gharbia, Hanna Schygulla, Stefan Crepon (France, 2021, 85 mn).



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