Jean-Pierre Mocky n’est vraiment à l’aise que lorsqu’il a systématiquement dépassé toutes les bornes, ce qui demande, cette fois, un certain temps parce qu’il faut exposer une intrigue, présenter de nombreux personnages et tenter de saisir "l’esprit San Antonio". Aussi le début languissant nous fait-il regretter un moment le punch débridé de Piège à cons (1979). Avec Y a-t-il un Français dans la salle ?, on est du côté de la production soignée à la mise en scène impersonnelle et au rythme un peu mou, comme, déjà, dans Le Témoin (1978). Heureusement, quelques pincées de mauvais goût et une sexualité agressive volontiers ordurière dérèglent peu à peu le mécanisme et vont bientôt libérer la verve iconoclaste de l’auteur.
Une des clés esthétiques du film est donnée par la scène de lit entre le Président et sa très jolie conquête. Comme elle constate que, dans les romans-photos, la fille est généralement vierge, il lui répond que, dans ce cas, le type est habituellement bien plus jeune. Le roman-photo est en effet la meilleure référence stylistique susceptible de rendre compte de la "manière Mocky". Pas la bande dessinée - ça, c’était L’Ombre rouge de Jean-Louis Comolli (1981) -, mais bien ce genre un peu désuet cultivant le mélo à la puissance 13 et accusant le naturalisme de situations limites fortement signifiantes. Certes, les sujets choisis par Jean-Pierre Mocky sont tout autres que ceux des plus beaux fleurons de la presse du cœur, mais le charme inconfortable de ses réalisations provient justement de ce constant divorce entre thème et traitement, entre dialogues et personnages, entre situations et intrigue. Il démolit par principe ce que les autres cinéastes s’ingénient à harmoniser.
Au lieu de faire prendre la sauce, il en dissocie les éléments de base, ajoute les épices les plus fortes et nappe en grandes rasades des mets déjà faisandés. Jean-Pierre Mocky est l’homme des cocktails détonants. Ainsi s’amuse-t-il à faire épouser à une vieille crapule de droite la fille d’un stupide cheminot militant du PC. Le poster de Georges Marchais rougira littéralement à la vision de ce peu banal coup de foudre. Les gifles volent bas et il y en a, comme d’habitude, pour tout le monde. Mais il est particulièrement jubilatoire que le sale politicard de 55 ans se trouve régénéré par son amour sincère et partagé pour une gamine de 17 ans, car le cinéaste ne frappe jamais à l’endroit où on l’attend et, au lieu d’un sordide fait divers style "Ballets roses", on a tout d’un coup une vraie histoire d’amour, belle et bête, stupide, romantique, et tout à fait improbable comme l’auteur les adore. Ici, le destin de la France va sans doute même en être changé... au cinéma bien sûr.
Jean-Pierre Mocky aime la nuit. Il sait brosser les intérieurs populaires les plus vrais du cinéma français et il excelle à récupérer les acteurs les plus stéréotypés pour en faire des personnages inoubliables. Aucun, ici, ne fait son numéro pour lui-même car chacun ne donne son maximum que confronté à un autre comédien lui aussi au mieux de sa forme : Jean-François Stévenin (avec cheveux) et Jacqueline Maillan (et ses chats) ne sont déjà pas mal, mais le sommet est atteint dans les deux scènes superbes mettant face à face Victor Lanoux et Jacques Dutronc. Qu’il s’agisse de la séquence des photos où l’on "joue aux cow-boys" dans le bureau du Président, ou de celle des claques devant le pavillon en feu, la direction d’acteurs est d’une subtilité remarquable, transcendant action et dialogues au niveau d’un "jeu" purement cinématographique qui rejoint les plus grandes prestations du cinéma américain des années 50.
Là encore, c’est l’art des collages inattendus, de la rencontre incongrue entre éléments généralement considérés comme inconciliables. Avec leur thématique aux contradictions dynamiques et leur stylistique grinçante, ces films de mauvaise compagnie se moquent du moule commercial comme des signes de reconnaissance du film d’auteur. L’univers de Jean-Pierre Mocky est à l’image des rapports humains qu’il décrit : massacre des sentiments à la tronçonneuse, viol de la "France profonde", pavés dans la mare et bains de boue en tous genres. Tout le monde il est laid, tout le monde il est vilain, sauf quand un pur amour de midinette vient un court instant changer la donne avant que jalousie minable, escroquerie mesquine et méchanceté médiocre ne remettent bientôt tout en place par un incendie qui n’a vraiment rien de purificateur. Ouf ! La première demi-heure nous avait inquiétés mais, tout compte fait, Jean-Pierre Mocky est bien toujours égal à lui-même.
René Prédal
Jeune Cinéma n°145, septembre 1982
Y a-t-il un Français dans la salle ? Réal : Jean-Pierre Mocky ; sc et dial : J.P.M. & Frédéric Dard, d’après son roman homonyme (San Antonio) ; ph : Michel Kléber ; mont : J.P.M. Marco Cavé & Catherine Renault ; mu : Roger Loubet ; déc : Kim Doan & Patrice Mercier. Int : Victor Lanoux, Jacques Dutronc, Jacqueline Maillan, Michel Galabru, Dominique Lavanant, Andréa Ferréol, Jean-François Stévenin, Jean-Luc Bideau, Jacques Dufilho, Emmanuelle Riva, Dominique Zardi, François Cavanna, Alexandre Rignault, Henri Poirier, Alain Fourès, Marion Peterson, Jean Barney, Christian Chauvaud, Gérard Hoffmann (France, 1982, 106 mn).