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Presle, Micheline (1922-2024)
Une vie, une œuvre
publié le vendredi 15 mars 2024

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°427-428, mars 2024


 


Le dramaturge Heiner Müller (1929-1995), un Allemand de RDA bien oublié aujourd’hui, disait que chaque être humain, chaque auteur, donc chaque œuvre, avait ce qu’il appelait une "courbe d’orgasme" singulière. Il avait lu le travail d’un linguiste mathématicien qui avait établi les grahiques des œuvre de Georg Büchner (1813-1837), Bertolt Brecht (1898-1956) et William Shakespeare (1564-1616). Celle de Georg Büchner était la plus simple, ce qui était logique puisqu’il était mort très jeune. Avec l’allongement de l’espérance de vie, dans les sciences sociales, on a vu se développer des enquêtes, puis une théorie et une méthode dans un champ de recherche dit des "parcours de vie".


 


 

Micheline Presle est morte dans sa 102e année, et les notices biographiques sont innombrables, depuis longtemps dans les "frigos" des journalistes. Face à une aussi longue vie, et une aussi longue carrière aussi riche artistiquement, la tentation est grande de tenter d’éviter l’énumération chronologique de ses films et de ses réalisateurs, pour examiner plutôt l’architecture générale de sa trajectoire, ses zéniths et ses nadirs, ses trous d’air et ses déserts, ses fleuves tranquilles, la nature de leurs enchaînements, et, pourquoi pas, comme pour Charles Foster Kane, rêver d’un énigmatique rosebud, même si on sait qu’il ne peut que brûler à la fin. Micheline Presle, née en 1922 à Paris, elle, appartient à une génération qui a eu 20 ans pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle est de bonne famille, avec une mère libérale qui a des relations. Elle est parisienne aussi, des villages du 5e et du 6e arrondissement, ce qu’elle aura réaffirmé toute sa vie. Les conditions de son départ dans la vie sont favorables à une carrière artistique. Elle racontera que ce qui l’intéressait le plus dans son enfance, c’était de jouer, avec son frère, ou, la nuit, dans ses rêves, de se raconter des histoires. Des études interrompues, le cours Raymond-Rouleau, quelques figurations et des rencontres, plus ou moins marquantes.


 

Une première étape, capitale, c’est en 1939, avec Georg Wilhelm Pabst (1885-1967). Elle a 17 ans, il revient de Hollywood, où il a émigré en 1933, et où il n’a pas réussi grand chose, trop rouge au goût américain. Il tourne alors, en France, des films alimentaires. Il cherche une jeune fille et remarque Micheline Chassagne, parce que, déjà, elle est différente, "épatante de naturel". Jeunes filles en détresse, même s’il est sélectionné à la Mostra de Venise en compétition pour la Coupe Mussolini (1934-1942), préfiguration du Lion d’or, et s’il décroche la Médaille de bronze avec recommandation spéciale, est un mélo sans grande importance dans la filmographie du réalisateur, avec tout de même Henri Alekan (1909-2001) qui était encore assistant. Mais c’est son premier film bien à elle, et elle va même prendre comme nom de scène le nom de l’héroïne du film, "Presle". Quand la guerre éclate, G.W. Pabst, qui avait décidé de retourner au USA, se retrouve coincé en Autriche, il va être obligé de continuer à travailler sous le régime nazi, ils ne se reverront plus. Mais elle n’oubliera jamais leur relation et leur entente. C’est lui qui la mit tout de suite à l’aise devant la caméra, un apprentissage formateur, toute sa vie elle aima la caméra, et la caméra l’aima, comme on dit.


 

Pendant la guerre, elle tourne une dizaine de films notamment avec Georges Lacombe (1902-1990) et Jacques de Baroncelli (1881-1951), avec deux fidélités : trois films avec Marcel L’Herbier (1888-1979) et trois films avec Marc Allégret (1900-1973). Surtout, en 1940, un film fait date : Paradis perdu de Abel Gance, où elle a deux rôles, la mère et la fille vingt ans après. Ces films, elle les tourne en zone libre. Avec sa mère, elle est partie pour Cannes, où le premier Festival avait été annulé à cause de la guerre, et où toute la production s’était repliée, au Carlton, dont le propriétaire est le père de Louis Jourdan (1921-2015). Elle ne tournera jamais pour la Continentale. Au cours Raymond-Rouleau, une de ses amies est Corinne Luchaire (1921-1950) d’une famille de collaborateurs. Et son son premier contact avec les plateaux, c’est comme figurante dans le film La Fessée de Pierre Caron (1901-1971), lui aussi très compromis. Une des singularités de son parcours, sans engagement particulier (1), est cette distance qu’elle a eu la chance de maintenir avec la Collaboration.


 


 


 

À la Libération, elle connaît la consécration avec trois films, emblématiques de l’âge d’or du cinéma français : Falbalas de Jacques Becker (1945), Boule de suif de Christian-Jaque (1945), et surtout Le Diable au corps de Claude Autant-Lara (1947). Il y a, bien sûr, le scandale du sujet du film qui "exalte l’adultère et prône l’antimilitarisme", et cela contribue largement à sa notoriété. Mais il y a aussi les conditions dans lesquelles le film s’est fait, où elle a pu réaliser qu’elle n’était pas seulement une actrice, mais aussi une femme d’influence, avec un réseau, des ressources, des idées, un évident entregent. Une chance s’est présentée : un producteur américain, d’origine allemande, Paul Graetz (1899-1966), la contacte, il voudrait la rencontrer "pour un film éventuel". On ne sait jamais très bien comment les recommandations circulent et il est parfaitement crédible, que ce soit un héritage de G.W. Pabst son contemporain, en Allemagne ou à Hollywood. Comme il ne connaît pas très bien le milieu du cinéma français, après l’avoir rencontrée, il lui fait un contrat qui lui donne le choix du metteur en scène, du sujet, du partenaire, de l’opérateur… Elle l’affranchit, et après une projection de Douce (1943), lui fait rencontrer Claude Autant-Lara (1901-2000), Jean Aurenche (1903-1992) et Pierre Bost (1901-1975). Elle choisit le roman de Raymond Radiguet que Jean Cocteau (1889-1963) lui a fait lire. Et surtout, elle impose Gérard Philipe. Elle l’a vu jouer au théâtre pendant la guerre, à Cannes au Casino des Fleurs, dans Une grande fille toute simple, de André Roussin, mise en scène de Louis Ducreux, avec Madeleine Robinson (1917-2004), qui joue également dans Douce. Il a le même âge qu’elle, il l’a épatée, elle n’imagine pas jouer le rôle avec un autre partenaire, elle a gain de cause.


 


 

Il faut remarquer que c’est aussi à ce moment-là, en 1942, qu’elle commence une carrière non négligeable au théâtre, qu’elle n’abandonnera qu’en 2007, à 85 ans. Elle a 25 ans, elle est au faîte de sa gloire mais elle ne le sait pas, et tout semble possible.
C’est alors qu’elle rencontre, en 1949, Bill Marshall (1917-1994), ex-mari de Michèle Morgan, elle le suit aux États-Unis, elle l’épouse à Santa Barbara le 3 septembre 1949. C’est prometteur, il est un ami de Errol Flynn (1909-1959), très actif, et à Hollywood, elle se trouve sous contrat à la Fox. Ce tournant de la trentaine, cette expérience hollywoodienne, cette histoire d’amour, vont pourtant s’avérer être comme un gros trou d’air et de turbulences. Avec la Fox, qui a changé son nom de famille en "Prelle", elle ne joue que "la jolie Française de service". On la remarque dans Guérillas de Fritz Lang (1950), mais "c’est son film le moins intéressant", et c’est Tyrone Power qui a le grand rôle. Avec Bill Marshall, elle ne fait qu’un seul film, La Taverne de New Orleans (1951). Ils font aussi une fille, Tonie Marshall (1951-2020), ce qui lui fait rater un rôle dans L’Affaire Cicéron de Joseph Mankiewicz (1952), récupéré par Danielle Darrieux. Sa fille naîtra en France et ils divorceront en 1954.


 

À son retour en France, en ce début des années 50, après une absence réelle de seulement deux années, elle ne retrouve pas le grand souffle et les grands rôles d’avant son départ, on l’a oubliée, et les propositions sont rares. L’après-guerre s’éloigne, c’est comme si elle ne ressemblait plus à son temps. Finalement, sa route vers la gloire n’aura duré qu’une dizaine d’années. Elle ne cesse pas de travailler pourtant, deux ou trois films an quand même, mais elle considère que sa carrière piétine parce qu’elle fait des films qu’elle ne veut pas faire. Elle a "perdu la main", comme elle dit. Le bide que fait L’Amour d’une femme (1953), le dernier film de Jean Grémillon, est un réel traumatisme pour elle.


 

Cet épisode court et spectaculaire de sa vie, à 27 ans, une chute après une apogée, est bien identifié dans les nécrologies françaises. Il est aussi un marqueur : Micheline Presle n’aura pas eu de vraie carrière internationale. La quasi absence de nécrologies dans la presse étrangère en témoigne, à part celle du Hollywood Reporter (2), qui, bien évidemment, met l’accent sur son travail dans les pays anglo saxons, les tournages aux États-Unis avec John Garfield, Tyrone Power, Errol Flynn et Paul Newman, tout en en relativisant leur importance. Mais le name dropping ne fait pas une carrière. Tout se passe comme si l’étranger n’avait été vécu par elle qu’à distance (G.W. Pabst, Bill Marshall, Paul Graetz..).


 

En France, les temps changent. En 1959, elle fait partie du jury du Festival de Cannes. Cette année-là, en compétition, Les Quatre Cents Coups de François Truffaut obtient le Prix de la mise en scène. Elle soutient le film avec sincérité et enthousiasme. De son côté, François Truffaut (1932-1984), dans son ouvrage Les Films de ma vie (1975), raconte que sa première grande émotion au cinéma, c’est Paradis Perdu. Il dit aussi qu’il la considère comme "la plus grande actrice du monde". Mais ce n’est qu’un lointain souvenir, il avait 8 ans quand il a vu le film, et ce n’est pas pour autant qu’il lui propose le moindre rôle, dans sa carrière débutante. Les réalisateurs de la Nouvelle Vague ne la voient pas comme "de leur bande". Pour eux, elle appartient à cette fameuse "qualité française" décriée à l’époque. Pourtant le tournant des années 60, va voir, progressivement, s’estomper ce sentiment d’exclusion. Elle se tourne vers l’Italie, et joue dans une demi-douzaine de films épars, avec trois cinéastes italiens, Riccardo Freda, Elio Petri, Mario Camerini (3), et vers les Anglo-saxons Joseph Losey, William Dieterle et Mark Robson (4). Et puis, en France, un film avec Jacques Rivette, La Religieuse (1966), trois films avec Jacques Demy, (5), L’Oiseau rare de Jean-Claude Brialy (1973) et, plus tard, Le Sang des autres de Claude Chabrol (1984), formeront une sorte de compensation, certes relative, de ce qui ne pouvait être vécu que comme une relégation.


 


 


 

C’est alors - et c’est là qu’on reconnaît non seulement cette indépendance remarquable, mais aussi une évidente modernité -, elle va voir du côté de la télévision. À la différence des autres actrices, elle ne la considère pas comme un pis-aller, mais comme un terrain à explorer. De plus, elle la connaît, elle a été Madame de Rénal dans Le Rouge et le Noir de Pierre Cardinal (1961). Pourtant, dans ces années-là, la télé ne fait que débuter, l’ORTF et ses deux chaînes datent de 1964, et un foyer sur 10 possède un récepteur. Mais quand Jean Becker, fils de Jacques Becker (1906-1960) avec qui elle a triomphé en 1944 dans Falbalas, lui propose, 20 ans après, le rôle principal, aux côtés de Daniel Gélin, d’une série créée par Nicole de Buron (1929-2019), elle comprend qu’elle a trouvé une ouverture et elle n’hésite pas.


 


 


 

Les Saintes Chéries, en trois saisons est diffusée à partir du 9 octobre 1965 et jusqu’en 1971, sur la première chaîne, et c’est à nouveau un triomphe. À la fin des années 1960, 9 foyers sur 10 ont la télé. Elle a 43 ans, et à l’époque, c’est un très mauvais âge pour les actrices considérées comme trop vieilles et qui ne trouvent plus de rôles. Mais sa vie de cinéma à elle rebondit de façon magistrale : une préfiguration de l’avenir radieux de la télévision et des séries. Il n’y aura pas de 4e saison, toute étiquette qui pourrait lui coller à la peau, elle la considère comme un frein à l’invention et à la découverte. Les seules choses qui l’intéressent, c’est le jeu et la découverte, une perpétuelle chasse au trésor.


 

Dans les années 1970, dans sa cinquantaine apaisée, elle est au milieu de sa vie et elle est une actrice populaire. C’est une célébrité d’une autre nature que celle de sa jeunesse, mais qui lui permet d’avoir de belles perspectives. Elle l’utilise pour soutenir les "jeunes générations", Nelly Kaplan (1931-2020), Guy Gilles (1938-1996), Jean-Claude Biette (1942-2003), Jacques Davila (1941-1991), Gérard Froz-Coutaz (1951-1992), Marie-Claude Treilhou... Entre 1994 et 2014, elle tourne aussi quatre avec sa fille, Tonie Marshall. Elle dira qu’elle leur doit la survie. Ce qui ne l’empêche pas de tourner aussi avec des cinéastes confirmés, notamment avec Samuel Fuller (1912-1997), ou Alain Resnais (1922-2014) son contemporain, ou bien, dans les années 2000, avec Francis Girod (1944-2006) et même Jean-Piere Mocky (1929-2019) (6).


 


 

Et puis il y a le théâtre qu’elle n’a jamais lâché : un coup de foudre pour pour le travail de Jean-Miclel Ribes, et surtout pour Jérôme Savary et le Grand Magic Circus. Dans l’émission radiophonique à succès, Le Tribunal des flagrants délires de Claude Villers (1980-1983), on lui avait reproché son éclectisme, on l’accusait d’être incorrigible et inclassable, marginale parmi ses pareilles, bref "sans étiquette". "Enfin, on ne passe pas du Diable au corps avec Gérard Philipe, aux Fraises musclées de Jean-Michel Ribes ou à Good-bye Mister Freud de Copi avec Jérôme Savary, ça ne se fait pas !". Après quoi, la vieillesse survenant, sa vie et sa carrière vont suivre un cours plus calme. Elle disait qu’elle n’avait jamais eu de plan de carrière et qu’elle ressemblait à Scalett O’Hara : "Demain est un autre jour".


 

Un éventuel graphique de sa trajectoire professionnelle serait donc marqué par deux acmés, en gros, entre 15 et 25 ans, dans un contexte de crise mondiale, et, après le tournant de sa quarantaine, dans un l’environnement heureux et en expansion des années 60. Entre les deux, une sorte d’effondrement autour de sa trentaine. Et, après son rétablissement grâce à la télé, une courbe constante et non conformiste. Si l’image générale qu’on garde d’elle, c’est quand même celle de sa première période, la star de la guerre et de la Libération, il n’en reste pas moins que, précoce et centenaire, elle fut "transgénérationnelle", selon l’expression de Jean-Michel Ribes.


 


 

En 77 ans, avec 186 films au compteur, elle a été bien peu récompensée, contrairement à ses deux congénères, Danielle Darrieux (1917-2017 et Michelle Morgan (1920-2016 (7), à part deux Victoires du cinéma français au tout début de sa carrière (8), et un César d’honneur en 2004, qui, par définition, n’est jamais qu’une promotion à l’ancienneté.
Le secret - de longévité et de succès atypiques - de cette dame à chapeau, discrète et souriante, que l’on croisait dans les salles de cinéma du Quartier latin à la première séance, c’est peut-être qu’elle n’eut pas de pygmalion, et certainement que la grande histoire d’amour de sa vie, ce fut le cinéma. La grande actrice était, d’abord, une spectatrice. Elle disait : "Je suis une regardeuse".

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°427-428, mars 2024

1. Elle déclare elle-même n’avoir jamais eu le tempérament d’une militante. Pendant la guerre, elle a des amis résistants, mais elle ne le sait qu’après. Quand Mai 1968 survient, elle est en train de jouer le rôle d’une femme en cours d’émancipation.
On note seulement deux engagements : elle signa le Manifeste des 343 salopes en 1971. Et elle faisait partie du comité d’honneur de l’Association pour le droit à mourir dans la dignité (ADMD).

2. "Micheline Presle, ‘Devil in the Flesh’ Star," Hollywood reporter, 21 février 2024.

3. Le Château des amants maudits (Beatrice Cenci) de Riccardo Freda (1956) ; L’Assassin (L’assassino) de Elio Petri (1961) ; Les Guérilleros (I briganti italiani) de Mario Camerini (1961).

4. L’Enquête de l’inspecteur Morgan (Blind Date) de Joseph Losey (1959) ; Les Mystères d’Angkor (Herrin der Welt - Teil I) de William Dieterle (1960) ; Pas de lauriers pour les tueurs (The Prize) de Mark Robson (1963).

5. Le sketch dans le film collectif Les Sept Péchés capitaux (1962. Plus tard Peau d’Âne (1970) et L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune (1973).

6. Les Voleurs de la nuit de Samuel Fuller (1984) ; I Want to Go Home de Alain Resnais (1989) ; Mauvais Genres de Francis Girod (2001) ; Grabuge ! de Jean-Pierre Mocky (2004).

7. Henry-Jean Servat est l’auteur d’un livre intitulé Les Trois glorieuses. Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Micheline Presle, Paris, Pygmalion, 2008, réédité en 2010. Avec Pierrick Bequet, il a réalisé un film, Les Trois Glorieuses : Danielle Darrieux, Michèle Morgan, Micheline Presle (2010).

8. En 1947, aux Victoires du cinéma français, elle est sacrée meilleure actrice pour Le Diable au corps. Et en 1950, Les Derniers Jours de Pompéi.



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