par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°429, mai 2024
Sélection du Festival international du film de Marrakech 2022
Sortie le mercredi 22 mai 2024
Cela se passe en 1900, dans un village suisse du Haut-Valais où les maisons en bois donnent une résonance feutrée et douce au paysage. Le film débute par une succession de photos et de peintures de femmes travaillant au champ, indiquant chez Carmen Jacquier un goût pour l’esthétique et une préoccupation envers la situation sociale des femmes de cette époque. À la veille de présenter ses vœux, après cinq ans de couvent et tourmentée par le mystère de la mort de sa sœur Innocente, Élisabeth regagne la ferme familiale et se libère peu à peu de ses engagements religieux. Le film est l’histoire de son émancipation.
C’est en découvrant le journal intime de son arrière-grand-mère paternelle que la réalisatrice intriguée par l’évocation de la puissance de ses sentiments envers Dieu, imagine ce premier long métrage qu’elle intitule Foudre, s’attachant au bouleversement spirituel, sensuel et sexuel d’Élisabeth, un désir d’amour qui littéralement la foudroie. Selon une facture très personnelle, elle emprunte au langage et aux outils du cinéma expérimental pour composer la texture de l’image, l’épaisseur de sa matière, presque granuleuse, sa profondeur et son éclairage, l’atmosphère singulière qu’elle fabrique avec les couleurs, les ombres, le silence ou les voix, dans un temps inattendu qui se prolonge et une lumière rougeoyante qui irradie les scènes. Ses plans composés et harmonieux sont de véritables tableaux.
Élisabeth (Lilith Grasmug) se promène dans le paysage, suivie de ses trois lurons (Mermoz Melchior, Benjamin Python et Noah Watzlawick). Leurs relations silencieuses évoluent, par gestes furtifs ou timides frôlements. La proximité que montre, en plans fixes, des corps allongés à même le sol, d’abord vêtus puis nus parmi les herbes, semble survenir du très loin des origines, avec simplicité et évidence.
Il est rare de voir sur un écran une telle appartenance à la nature, un tel sentiment à ce point tellurique : les personnages font littéralement corps avec la terre. Élisabeth oublie son engagement auprès de Dieu sans même s’en rendre compte et se laisse guider par les sens et le plaisir, elle brise le silence et le tabou sexuel en provoquant, face à ses parents, ce désir même. Décrivant de façon rare la foi, puis le renoncement, le film de Carmen Jaquier est une ode à la naissance de la sexualité, une vision poétique, sensuelle et romanesque du désengagement religieux, prétexte à fabriquer des images de toute beauté.
Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°429, mai 2024
Foudre. Réal, sc : Carmen Jaquier ; ph : Marine Atlan ; mont : Xavier Sirven
mu : Nicolas Rabaeus ; cost : Mariel Manuel et Geneviève Maulini. Int : Lilith Grasmug, Mermoz Melchior, Benjamin Python, Noah Watzlawick, Sabine Timoteo (Suisse, 2023, 92 mn).