par Alain Caron
Jeune Cinéma n°144, été 1982
Sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 1982
Sortie le mercredi 9 juin 1982
Hammett, on l’attendait avec impatience. Quatre années de tournage, un budget conséquent, les promesses entrevues dans L’Ami américain (1), les photos somptueuses découverte au hasard des magazines, tout cela laissait présager un événement cinématographique hors du commun. Bien sûr entre Wim Wenders et Francis Ford Coppola, ce n’était pas le grand amour, mais le tournage suspendu - parallèlement à Hammett, Wim Wenders a réalisé en 1980 et 1981 Nick’s Movie et L’État des choses (2), et les désaccords avec les studios, laissaient augurer la volonté d’imposer sa personnalité, le refus de se laisser laminer par la machine hollywoodienne.
À l’évidence, Wim Wenders s’est fourvoyé. Il a réalisé un film superbe par sa beauté plastique et ses astuces de scénario, mais il a perdu son âme. D’aucuns ont cru déceler une continuité thématique : l’aspect policier comme dans Alice dans les villes (), L’Angoisse du gardien de but (), L’Ami américain () ; le solitaire désabusé observateur de la société comme dans Faux mouvement (), Alice dans le villes ; la maladie comme dans Nick’s Movie, et L’Ami américain. (3). Le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne saute pas aux yeux. Ce genre de références, on va les chercher à la lanterne pour soutenir un auteur qu’on regarde avec les yeux de Chimène.
Il faut oser l’écrire, Wim Wenders a échoué dans son entreprise, là où on attendait une création originale et forte, on tombe sur du cousu main. Le film s’enferme dans un jeu de miroirs où les clins d’œil en direction des cinéphiles ont une fréquence stroboscopique : des plafonds transparents comme dans The Lodger (1926) et les mécanismes internes d’une machine comme dans Le crime était presque parfait de Alfred Hitchcock (1954), ou un chantage pornographique comme dans Le Grand Sommeil de Howard Hawks (1946), etc. Avec, bien sûr, une histoire obscure à souhait, une visite dans les bas-fonds, un tour dans la haute société décadente. Ce jeu-là devient lassant à force de déjà vu, on dirait que le polar est un genre mort livré aux taxidermistes.
Hammett est le type même du film irritant, il tourne à vide, suppose une culture cinéphile du spectateur, ne déroge pas au prototype, dissimule la vacuité du fond par le brio de la forme. Évidemment, le film est agréable à l’œil, mais, de cela, un besogneux inspiré des studios aurait été capable. Wim Wenders mérite mieux et, de lui, on attendait plus.
Alain Caron
Jeune Cinéma n°144, été 1982
1. "L’Ami américain", Jeune Cinéma n°104, juillet 1977.
2. "L’État des choses", Jeune Cinéma n°146, novembre 1982.
3. "Alice dans les villes", Jeune Cinéma n°104, juillet 1977 ; L’Angoisse du gardien de but, Jeune Cinéma n°113, octobre 1978 ; "Faux mouvement", Jeune Cinéma n°109, mars 1978
Hammett. Réal : Wim Wenders ; sc : Dennis O’Flaherty, Ross Thomas & Thomas Pope d’après Joe Gores ; ph : Joseph Biroc ; mont : Janice Hampton & Barry Malkin ; mu : John Barry ; déc : George R. Nelson & Steven Potter ; cost : Ruth Morley. Int : Frederic Forrest, Peter Boyle, Marilu Henner, R.G. Armstrong, Elisha Cook Jr., Roy Kinnear (USA, 1982, 97 mn).