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Denicourt, Marianne & Perrignon, Judith (livre)
Mauvais Génie (2005)
publié le jeudi 29 août 2024

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°294, janvier 2005

Marianne Denicourt & Judith Perrignon, Mauvais génie, Paris, Stock, 2005, 126 p.


 


Rois et reine, le retour

Dans ces temps exhibitionnistes, un duel fait figure exceptionnelle : le film de Arnaud Desplechin / le livre de Marianne Denicourt & Judith Perrignon.
Le film est sorti en salle en décembre 2004. Tout le monde en a parlé, ne nous attardons pas. (1) Parlons plutôt du livre, qui a fait l’objet de quelques encadrés et de quelques menus entretiens, sans commune mesure avec le film référence. En fait, sous sa forme éclatée de "pièces au dossier", il pose, pêle-mêle, deux questions bien distinctes : Qu’est ce qu’un faussaire ? Qu’est-ce qu’un vampire ?

On peut répondre grossièrement : un vampire a constamment besoin de sang frais, sec et stérile qu’il est (d’origine ou devenu, peu importe). Pour se nourrir, il tue les plus fragiles, ou contamine les plus solides, ses semblables. Un faussaire - si doué soit-il - est un quincaillier, imitateur d’art ou inauthentique créateur. (2). Ils ont en commun le fait que ÇA - leur mensonge - ne se voit pas de l’extérieur. Et qu’ils sont, par nécessité, des séducteurs. Ils ont aussi en commun leur anonymat. On ignore, ou on oublie vite, les pillages de tous les tiers-mondes : les livres en serbo-croate que personne n’ira lire en édition originale, les jeunes filles inspirées et provinciales sans carnet d’adresses, les nègres fauchés, les érigées en égéries, et tous les autres terrains vierges sans clôtures.

Ceci renvoie à une autre question : Quelle est la différence, aujourd’hui, entre un artiste et un artisan ? Attention, le mot aujourd’hui a son importance. Époque de dévaluation. Aujourd’hui, ils sont rares les artisans-compagnons ayant accompli patiemment et humblement leur voyage d’initiation autour de la France, et on trouve plus communément des virtuoses du coupé-collé, qui épatent les épatables (jeunes, ignorants, petits malins).
Quant aux artistes, avec nécessité intérieure, ils n’ont pas tous la chance d’obtenir le label "auteur(e)s", attribué par qui de droit - même s’il est bien entendu qu’il n’en est plus de méconnu. Or, qui les fait rois / reines ? Qu’est devenu ce qu’on appelait autrefois la "gloire" ? Dans nos villes tentaculaires, malades de cancers et de guerres intestines innombrables, les sacres ont lieu tous les jours : un coup de projo, pendant un ou quelques quarts d’heures, par qui a un projo, et sur qui a fait montre du meilleur mélange de vertus spectaculaires, et le tour est joué.

Ces catégories, artiste, artisan, faussaire et vampire, bien sûr, peuvent parfaitement fusionner et s’incarner en un talent singulier. Aucune œuvre ne naît tout armée, et pure, de nulle part, le génie c’est beaucoup de transpiration, le savoir est à la fois nécessaire et polluant, et le réel est informe sans une narration pour lui donner sens. Négligeons donc, pour l’instant, les connotations, et revenons au point prégnant de ce duel inégal : l’escroquerie.

Dans l’ordre de la création, le vol de vies privées, leur recel, puis leur mise sur le marché après un maquillage plus ou moins désinvolte, est une des méthodes les plus subtiles et les moins identifiables sur l’échelle de Richter des immoralités. D’où les siècles de silence sur ces pratiques. Pas de code de bonne conduite, pas de guide de savoir-vivre, pas d’arbitre des élégances, aucun saint auquel se vouer, aucun commandement, aucun traité d’éthique, nul impératif catégorique.
Nous n’aurons pas la candeur de croire la loi et les tribunaux capables de réguler ces affaires entre humains (diffamation, brevet, plagiat...).

Dès lors, ce terrain de jeu est un no man’s land particulièrement pervers, où nulle plainte ne peut être reçue dignement par une autorité commune reconnue : vae victis ! Sur cette réification, sur cette valeur d’échange des corps et des âmes, on ne peut guère se référer qu’à l’inusable chapitre1, tome1, du Capital du vieux barbu, et aux textes de ses enfants légitimes. Et, le faisant, on a toutes les chances d’être catalogué comme vieux ringard. Pourtant, il y a cette évidence : si les secrets de fabrication de l’œuvre et de l’ouvrier (toutes catégories confondues) sont farouchement gardés, plus protégés que les secrets d’alcôve, ou les misérables-tas-de-secrets, c’est à cause de leur place dans les rapports de production. C’est qu’ils rapportent, beaucoup, et dans l’honneur.

C’est pourquoi le petit livre de Marianne Denicourt & Juliette Perrignon, fragile et modeste, est délicieux, lui qui ose révéler, à partir d’un cas particulièrement typé, les lois cachées du marché culturel.
Il ne changera pas nos mondes à tentations mafieuses, ce livre, il ne fera saigner aucun des grands requins amphibies et blindés qui nageotent en surface.
Mais il convoque, dans nos mémoires, le cynisme de Trigorine : "Si un jour tu as besoin de ma vie, viens et prends-la", dit Nina, la mouette. Et lui note dans son carnet : "Sujet pour un petit récit" (3).

Ce livre témoigne aussi de ce que, sous l’écume, il y a encore des vagues de fonds "morales". La morale, c’est un peu niais, voire archaïque, à côté du religieux et du politique. Par-delà le bien et le mal, le rentable règne. Mais quand ça fout le camp de partout, ça fait du bien, les "petites morales à deux balles sur la vie" de Marianne Denicourt. Marianne, l’actrice, qui connaît, de l’intérieur, sur ces terres étranges du théâtre et du cinéma, tous les fantômes qui passent le pont entre vie privée et vie publique. Et Judith Perrignon, la portraitiste, qui a observé de tout près la porosité entre vécu et fiction et les mécaniques de ces passages. Ensemble, elles osent dire la vérité, que les nécrosés féconds courent les rues du gai Paris, et que le chapardage du vivant est péché mortel.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°294, janvier 2005

1. Cf. "Rois et reine", Jeune Cinéma n°293, décembre 2004.

2. Oui, on le sait : tout ceci renvoie à des notions pas si anciennes, mais démodées, celle d’authenticité, celle d’engagement. Aujourd’hui, parfois, on dit plutôt convictions.

3. Anton Tchekhov, La Mouette, traduction de Antoine Vitez.


Marianne Denicourt & Judith Perrignon, Mauvais génie, Paris, Stock, 2005, 126 p.



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