home > Livres & périodiques > Livres > Frémaux, Thierry (livre)
Frémaux, Thierry (livre)
Si nous avions su que nous l’aimions tant...
publié le mercredi 6 septembre 2023

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°419, décembre 2022

Thierry Frémaux, Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage, Grasset, 2022.


 


Bertrand Tavernier nous a quittés le 25 mars 2021, mais son ombre n’est pas près de s’effacer, tant les traces qu’il a laissées sont nombreuses. Nombreux sont celles et ceux qui ont un souvenir personnel à évoquer, tant sa vie a été jalonnée de rencontres plus ou moins approfondies. S’il y a quelqu’un pour qui il a énormément compté, c’est bien Thierry Frémaux. Alors la parution de son livre retraçant leur parcours commun ne peut que susciter la curiosité, car il arpente le double chemin de la biographie et de l’autobiographie.

Un pan important de ce compagnonnage concerne le champ de la cinéphilie dans laquelle Bertrand Tavernier n’a pas été avare, dans une curiosité tous azimuts, que ce soit pour le cinéma américain ou pour le cinéma français. Nul besoin de rappeler ce que nous lui devons à travers les livres et documentaires qu’il nous laisse, auxquels on peut toujours se référer tant ils sont indispensables. Ce qui est plus personnel chez Thierry Frémaux tient au dialogue constant qu’il a entretenu avec lui, à travers les conversations, les échanges écrits, les initiatives partagées. Tel ce voyage commun à travers les États-Unis pour présenter le montage des films Lumière. À travers ces pages, c’est aussi toute sa passion pour la transmission qui apparaît, passion dont il a été en quelque sorte un destinataire privilégié. Il y a bien sûr toute la place que Bertrand Tavernier a occupée dans la vie de l’Institut Lumière, lié à son ancrage dans la vie culturelle lyonnaise.

Au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture, on se demande si le propos va aborder l’œuvre elle-même. Thierry Frémaux le fera à sa manière, mais non dans l’optique de mener une étude exhaustive de sa filmographie. Comme pour l’évocation de son immense culture cinéphilique, l’auteur s’attache surtout à faire ressortir ce qui animait le cinéaste dans son travail de réalisation. On apprend par exemple l’attention qu’il portait au montage, à la musique et en particulier le jazz. Les pages sur la réalisation de Autour de minuit () sont particulièrement intéressantes et donnent furieusement envie de retourner voir la version restaurée du film qui sort en salles ces jours-ci.

Bertrand Tavernier et son entourage ont été très discrets sur son état de santé et son activité incessante ne laissait pas prévoir sa disparition qui, malgré son âge, fut une réelle surprise. On s’était sans doute habitué à le voir dans le paysage, à entendre sa voix pour défendre les causes qui lui tenaient à cœur. Sans pathos, mais avec une émotion réelle, Thierry Frémaux suit ce que fut sa fin de vie, le retour à la Provence qu’il aimait tant. Il nous décrit les obsèques, discrètes, et les paroles qu’il fut chargé de prononcer.
Au milieu du livre, il lui consacre quelques pages à la manière dont Libération a rendu compte de sa disparition, pointant la constance dans la détestation. Au prétexte que figurent au générique de L’Horloger de Saint-Paul () les deux scénaristes, Jean Aurenche et Pierre Bost, désignés dans le fameux article de François Truffaut dans les Cahiers du cinéma, "Une certaine tendance du cinéma français", comme coupables de la décadence du cinéma français. Bien sûr, Libération n’existait pas au moment de la sortie du premier film de Bertrand Tavernier, mais en fidèles continuateurs d’une certaine tendance sectaire, les critiques du quotidien sont restés bloqués sur ces a priori. Sur ce point, le mérite de l’analyse de Thierry Frémaux réside dans son refus d’entrer dans une polémique stérile.

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°419, décembre 2022


Thierry Frémaux, Si nous avions su que nous l’aimions tant, nous l’aurions aimé davantage, Paris, Grasset, 2022, 213 p.



Revue Jeune Cinéma - Mentions Légales et Contacts