par Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°340-341, automne 2011
Sélection Giornate degli autori de la Mostra de Venise 2011
Sortie le mercredi 5 octobre 2011
Après, en 2009, La Danse (1), Frederick Wiseman revient de nouveau à la danse, pas celle de l’Opéra de Paris comme il l’avait magnifiée auparavant, mais à la chorégraphie de Philippe Decouflé pour un genre archi-connu qu’il est censé remettre à la mode : le strip-tease chic, celui du Crazy Horse, ces filles nues sur lesquelles on fait défiler des diapositives et qui habillent si bien les soirées ennuyeuses du Nouvel An à la télé.
Alors, avec sa caméra insidieuse, comme il l’avait placée en 2010 dans une salle de gym - Boxing Gym (2) -, Frederick Wiseman entre dans une ruche particulière où tout concourt à donner au cabaret des lettres de noblesse. Dommage, on n’y croise jamais Arielle Dombasle qui y fut, le temps d’une saison, effeuilleuse de luxe. Ici, le cinéaste insiste plus sur le travail fastidieux et les répétitions de danse que sur le côté glamour du cabaret parisien.
Bien sûr, il y a bien la directrice générale et le directeur artistique qui veillent au grain pour conserver le style Crazy qui a fait l’image de marque de la maison depuis sa création en 1951 par Alain Bernardin. Il n’empêche, comme il avait su le faire en laissant parler naturellement Brigitte Lefèvre, directrice de la Danse à l’Opéra, Frederick Wiseman a le talent de laisser la parole aux acteurs de cette immense entreprise, tout en laissant planer son esprit critique doux mais tout autant corrosif. Philippe Decouflé, par sa modestie et son naturel, en ressort grandi. Mais en fait tout le monde est presque magnifié dans son travail, de l’habilleuse au régisseur en passant par les danseuses surtout au moment du casting. On se demande d’ailleurs où sont passées suffragettes et féministes de tout bord : peut-être se manifesteront-elles au moment du film car le corps des femmes, même s’il est enrobé d’un discours chic choc psy psy, est quand même bien exploité pour sa plastique d’une manière mercantile et voyeuriste.
Philippe Decouflé parle de "félicité", un autre de "spectacle de marionnettes". Le directeur artistique, Ali Mahdavi, casteur de Arielle Dombasle et de Dita Von Teese entre autres, n’hésite pas quant à lui de parler d’art. Pourquoi pas ? Un art vivant, mais toutefois un peu kitsch.
Même si on n’est pas loin des Champs-Élysées, l’autoproclamée plus belle avenue du monde, on a quand même souvent l’impression de se trouver dans une boîte à strip-tease de Pigalle. Sic transit gloria mundi, le propre de la communication et des arts visuels actuels est sans doute de faire prendre des vessies pour des lanternes à un public halluciné comme des papillons de nuit devant toutes ces étranges lucarnes.
Jean-Max Méjean
Jeune Cinéma n°340-341, automne 2011
1. "La Danse. Le Ballet de l’Opéra de Paris," Jeune Cinéma n°336-337, avril 2011.
2. "Boxing Gym", Jeune Cinéma n°336-337, avril 2011.
Crazy Horse. Réal, mont : Frederick Wiseman ; ph : John Davey. Avec Philippe Katerine, Naamah Alva, Daizy Blu, Philippe Decouflé, Philippe Beau (USA, 2011, 134 mn). Documentaire.