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Funny Games (1997)
de Michael Haneke
publié le mercredi 30 octobre 2024

par Gérard Camy
Jeune Cinéma n°247, décembre 1997

Sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 1997

Sorties les mercredis 14 janvier 1998 et 30 octobre 2024


 


Dans sa trilogie - Le Septième Continent en 1989, Benny’s Vidéo en 1992, 71 fragments d’une chronologie du hasard en 1994) - Michael Haneke développait déjà une réflexion sur son sujet de prédilection : le rapport trouble des médias avec la violence et les conséquences désastreuses de la médiatisation de la violence. Avec Funny Games, il pousse l’analyse à son paroxysme. Il nous propose ni plus ni moins qu’un immense jeu de rôle vidéo sadique et insupportable.


 


 


 

Le principe est simple : un couple et son enfant, pris en otage et torturés à mort, comme ça, pour le plaisir, par deux êtres immondes (et séduisants, au début), tout droit sortis d’une console vidéo. Coups d’œils complices des monstres vers la salle, le procédé est douteux, Michael Haneke se fait roublard. Longs plans immobiles du couple prostré devant le cadavre de leur enfant, le cinéaste évalue la dimension de l’horreur et le spectateur avec lui.


 


 


 

En plaçant le public au centre du film, il met le cinéma en position d’accusé et nous oblige à nous interroger sur la représentation de la violence. Le mal n’est-il pas aussi dans le regard que nous portons sur la violence à l’écran ? Michael Haneke ne tente-t-il pas de cerner l’origine du mal afin d’engager une réflexion fondamentale sur la notion de responsabilité individuelle ? Comment se situer face à la représentation de la violence, au milieu d’images obsédantes, répulsives ou attirantes et dépasser ainsi le voyeurisme et la manipulation dont le cinéma et surtout la télévision ont fait un enjeu économique ? Pour Michael Haneke, "La question, en matière de violence, n’est pas de savoir ce que l’on a le droit de montrer, mais comment permettre au spectateur de comprendre ce qu’on lui montre. La question n’est pas de savoir comment montrer la violence, mais comment permettre au spectateur de prendre conscience de sa propre position par rapport à la violence et à la manière dont on la montre".


 


 


 

Face au cynisme, à l’angoisse et à l’horreur, face aux images insoutenables, le spectateur peut-il encore prendre conscience de la perte de sens de la réalité à laquelle il participe ? quelle attitude adopter pour le spectateur (et les victimes) face à une violence sans aucun alibi et qui, côté bourreaux, gants blancs et mains propres, semble si naturelle ? L’exercice est périlleux mais toute la démarche du réalisateur tend bien à faire passer le spectateur du statut de victime du média à celui d’interlocuteur potentiel et résistant. Paul (l’un des deux bourreaux) fait des clins d’œil à la caméra, ou plutôt aux complices que nous sommes, demande si ça nous suffit et décide de nous gratifier d’un quart d’heure supplémentaire, opère un retournement de situation libérateur, mais rembobine immédiatement la "cassette".


 


 


 

Nous sommes bien dans un de ces jeux vidéo dont nous sommes les"héros", manipulables à l’envi et qui nous entraîne niveau après niveau (level 1) dans un gigantesque pandemonium. Les deux monstres après leur forfait envisagent très cyniquement une nouvelle "plaisanterie" (level 2).


 


 


 

Quant aux victimes, c’est dans le petit univers douillet et cossu de leur résidence de vacances que l’incompréhensible arrive, c’est leur écran de télévision distillant les images de notre monde en guerre qui ruissellera du sang de leur fils. Mais, et c’est sans doute ce qui déstabilise le plus, Michael Haneke, persuadé que toute explication sera essentiellement rassurante (métaphore sur le fascisme par exemple), refuse tout ce qui pourrait y ressembler. Et ce refus absolu d’apporter une réponse ne fait que restituer à chacun son libre arbitre. Difficile de juger un tel film, si maitrisé, si dérangeant de bout en bout. L’effet cathartique du choc ne peut laisser indifférent, et renvoie finalement la violence à sa réalité qui n’est que douleur, peur et lâcheté.

Gérard Camy
Jeune Cinéma n°247, décembre 1997


Funny Games. Réal, sc : Michael Haneke ; ph : Jürgen Jürges ; mont : Andreas Prochaska ; mu : Georg Friedrich Haendel ; déc : Christoph Kanter ; cost : Lisy Christl. Int : Susanne Lothar, Ulrich Mühe, Arno Frisch, Frank Giering, Doris Kunstmann, Christoph Bantzer, Wolfgang Glück (Autriche, 1997, 108 mn).



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