par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°248, février 1998
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 1997
Sortie le mercredi 28 janvier 1998
Perplexité devant l’accueil critique fait au dernier film de Wim Wenders. Ce serait "confus", "même pas beau", "et ce thème de Big Brother, ah, ah, ah", et tous en chœur de renvoyer le cinéaste à ses errances baladeuses d’il y a vingt ans, au lieu de le prendre au sérieux.
Quelques détails-phares. La beauté émouvante d’un corps de femme, glissant dans l’eau nocturne, lacé de quelques lanières, Andie MacDowell. Une ouverture fulgurante, avec sa phrase "Définissez la violence", sans doute le projet de l’auteur. Un visage de femme, un autre propos, "je suis cascadeuse, en ignorer les règles peut être mortel".
En trente secondes, un grand mouvement de plongée qui fait le point sur un personnage, un métier, un milieu, celui du cinéma et tout le reste du film s’en éloignera lentement. Une image-métaphore, celle d’un observatoire d’où une Alice regarde les étoiles dans un ciel déjà confisqué par des machines-espionnes. Un beau raccourci qui fait penser à Emmanuel Kant, "Aux étoiles dans le ciel, et dans le fond du cœur, la conscience" (1).
Moral, certes, un film dont le protagoniste, tel le Charles de Alain Tanner (2), ou l’ingénieur de Silvano Agosti (3), mis hors jeu et revivant dans un quart-monde sensuel, se retrouve, le temps d’une pause, recueilli par des jardiniers mexicains. Un autre monde et d’autres gens, et un regard de l’extérieur sur ce qui avait été son monde.
Moral aussi, Wim Wenders, comme son personnage, son frère, s’en est allé à pas de loup, nous laissant au beau milieu d’un thriller, sans rien débrouiller, sans identifier personne, sans prononcer le grand jugement dernier que sont les fins de film et particulièrement les thrillers.
Quand apparaît sur l’écran d’un ordinateur un beau visage asiatique, celui d’une assistante-alliée bénéfique, on se rappelle qu’au début, le narrateur parlait d’une enfance de 1943, livrée à la peur, menacée par l’ennemi japonais, et on s’aperçoit que End of Violence n’est pas un thriller, mais l’histoire d’une libération. Bref, comme les autres films de Wim Wenders, un beau film-roman d’éducation.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°248, février 1998
* Cf. aussi "The End of Violence", Jeune Cinéma n°247, décembre 1997.
1. In Critique de la raison pratique (1788) de Emmanuel Kant (1724-1804) : "Deux choses remplissent le cœur d’une admiration et d’une vénération toujours nouvelles et toujours croissantes, le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi".
2. "Charles mort ou vif", Jeune Cinéma n°42, novembre-décembre 1969.
3. L’Effroyable Machine de l’industriel N.P. (N.P. - Il segreto) de Silvano Agosti (1971).
The End of Violence. Réal : Wim Wenders ; sc : Nicholas Klein ; ph : Pascal Rabaud ; mont : Peter Przygodda ; mu : Ry Cooder. Int : Bill Pullman, Andie MacDowell, Traci Lind, Gabriel Byrne, Henry Silva, Samuel Fuller (USA, 1997, 122 mn).