Le reflux du cinéma d’auteur ne signifie pas pour autant le reflux des auteurs. Ceux-ci se reconvertissent tout en reconvertissant le cinéma français... Par exemple en redécouvrant les vertus (artistiques, industrielles) du cinéma de genre. Car Escalier C est d’abord et avant tout la recherche d’une formule perdue : celle de la comédie à l’américaine (ou à la française dans la filiation de "à l’américaine"), façon Bell Is Ringing (1) où un décor stylisé permet le déploiement et les chassés-croisés d’une galerie de types sociaux.
Ici, une montée d’escalier parisien, traitée en bleu pour la stylisation, regroupe des solitudes : l’alcoolo, la secrétaire, la vieille dame juive... Il y a une intrigue - véhicule de la narration mais, conformément aux lois du genre, cette intrigue est moins importante que les personnages qu’elle enchâsse.
La progression dramatique suit en effet les méandres du parcours du cœur d’un jeune critique de peinture, pour commencer plus gommeux et horripilant que nature et par la suite humble et repenti. Mais cette artificialité même, toujours selon les lois du genre, ne sert qu’à mettre sur orbite le véritable personnage du film, celui que jusqu’à présent le cinéma représentait toujours de façon satirique ou dérisoire, le "pédé". Adieu l’amour - vous avez vu des scènes d’amour - on dit bien "d’amour", pas de sexe - qui soient crédibles dans le cinéma français contemporain ? Adieu le désir, celui de la femme pour l’homme ou de l’homme pour la femme. Vous avez vu des comédiennes contemporaines dont l’interprétation permette tous les rêves du désir ?
Et des comédiennes d’aujourd’hui, Escalier C offre un miroir déformé et ricanant : l’une phagocyte et l’autre tympanise. Voici venu les temps de la tendresse. La tendresse, pour Jean-Charles Tacchella, c’est le pédé. L’envers (ou la face immergée) de l’amitié virile chère à Hollywood, avec ses bourrades et ses coups de gueule. Le pédé, pour Escalier C, ce n’est donc pas tant celui qui est désirable (ou repoussant) que celui qui connait les chemins du cœur. Il est tendre, généreux, donnant pour le plaisir de donner et non pour le troc du donner / recevoir.
Il faut applaudir des deux mains à la composition de Jacques Bonnaffé. Il parvient à maintenir sans arrêt son jeu à la limite avant que cela casse, avant que cela ne devienne grotesque ou vulgaire. Escalier C n’est certainement pas le chef d’œuvre de la décennie. Mais les genres cinématographiques ont d’avantage besoin d’expérimentations et de novations que de chefs d’œuvre. Et cette tâche-là, Escalier C la remplit avec honneur.
François Poulle
Jeune Cinéma n°169, septembre 1985
1. Un numéro du tonnerre (Bells Are Ringing) de Vincente Minnelli (1960).
Escalier C. Réal, sc : Jean-Charles Tacchella ; sc : J.C.T. & Elvire Murail d’après son roman ; ph : Jacques Assuérus ; mont : Agnès Guillemot ; mu : Raymond Alessandrini. nt : Robin Renucci, Jean-Pierre Bacri, Jacques Bonnaffé, Catherine Leprince, Catherine Frot, Michel Aumont, Claude Rich, Hugues Quester, Jacques Weber (France, 1985, 97 mn).