par Gérard Camy
Jeune Cinéma n°333-334, automne 2010
Sélection officielle de la Mostra de Venise 2010
Sortie le mercredi 25 août 2010
"Bonjour, je suis votre cancer. Je me suis dit que ça serait pas mal de faire un petit peu connaissance…". Cette première phrase de Albert Dupontel (le cancer) à Jean Dujardin (Charles Faulque) n’est pas sans rappeler le "Je suis venu pour vous faire chier" que lance Michel Bouquet à Philippe Noiret dans Les Côtelettes (2003). Et les analogies ne s’arrêtent pas à cette simple sentence : une villa dans le sud de la France, Léonce vient de quitter sa vieille femme pour une jeune fille plantureuse, une servante aimée vit avec son cancer et son corollaire, la mort sous les traits d’une vieille femme triste, et l’amour des deux hommes tente de neutraliser le cours dramatique des choses. Mais Les Côtelettes, tout en jouant sur des accords que Bertrand Blier maîtrise bien sûr à la perfection, ressemblait parfois au brouillon comateux d’un film à venir tant le laisser-aller de la mise en scène, accompagné d’une BO affligeante (ce qui est très rare chez le cinéaste) était flagrant.
Et ce film à venir ne serait-il pas Le Bruit des glaçons ? Des dialogues, des vrais, qui transcendent des acteurs, des vrais, croquant à belles dents des situations féroces, grivoises ou tendres, une bande originale, une vraie, originale et en parfaite harmonie, transforment une histoire qui aurait tout pour être glauque en une comédie dont on sort gonflé d’une confiance délectable et d’une espérance absurde.
Depuis que sa femme l’a quitté, emmenant leur fils avec elle, Charles Faulque, écrivain célèbre, prix Goncourt même, n’écrit plus. Mais il continue de boire. Dans son beau mas des Cévennes, il ne se sépare jamais de sa bouteille de blanc fichée dans un seau rempli de glaçons dont le bruissement perpétuel l’accompagne du matin au soir. La jolie petite Russe qu’il a ramenée un jour de Paris commence à l’ennuyer. Il est à bout de souffle, n’attend plus rien.
C’est alors que cet inconnu débarque (la maladie ne prévient pas), tel le diable chez Faust. Mais ici point de contrat… Sa marche déterminée soutenue par une caméra dynamique et une musique de film d’horreur - Freddy (1) n’est pas loin -, en introduction donne le ton. Sourire au lèvre, rire sardonique au fond de la gorge, le cancer n’a rien à échanger, il a juste à se propager (ici dans le cerveau). Il peut être bon vivant, drôle et cynique, mais si Charles se rebiffe, il le menace de quelques métastases foudroyantes, au pancréas par exemple. Car finalement, à tous les coups, il gagne. C’est pourtant sans compter sur Louisa (merveilleuse Anne Alvaro), la servante attachée depuis toujours à la maison. Âme des lieux, elle aime son patron en silence. Et lorsqu’enfin, elle lui avoue son amour passionné, le chemin, tout tracé par le cancer, devient tout à coup tortueux surtout que Charles éprouve le même sentiment.
Sans perdre mordant, férocité et humour noir, Bertrand Blier choisit les vertiges de la comédie romantique, faisant de la femme, lui le soi-disant misogyne, l’avenir de l’homme… Mais si romantisme il y a, il sera macabre et bouleversant car Louisa, elle aussi a un cancer (du sein celui-là), personnifiée par une petite bonne femme pétulante, tout de noir vêtue comme les bigotes du passé (géniale Myriam Boyer). Pourquoi les serviteurs n’auraient-ils pas les mêmes "aventures" que leurs patrons ? disait déjà Jean Renoir dans La Règle du jeu (1939). En abordant des thèmes dramatiquement universels (la maladie, l’alcoolisme) avec son pessimisme récurrent, Bertrand Blier imprègne d’abord son film d’une tenace odeur de mort, entre malaise et insolence, onirisme et causticité. Puis, refusant le pathos et sans jamais se départir d’une ironie cinglante, d’un mauvais goût revendiqué, d’une dérision insoutenable, il propose un émouvant hymne à l’amour et laisse éclater un optimisme improbable mais réel.
La belle surprise du Bruit des glaçons, n’est-ce pas justement l’irruption d’une tendresse que le cinéaste avait souvent effleurée, même parfois évoquée sans jamais vraiment franchir le pas. Avec le personnage de Louisa mais aussi de la jeune Russe, il le franchit magistralement. Que dire en effet de ce plan impressionnant d’une femme russe au visage impénétrable sur fond de campagne pauvre ? Sa mère sans aucun doute. Simple image qui contient en elle toute la détermination de la jeune fille à fuir cette vie de misère. Bertrand Blier atteint ici à l’épure parfaite.
Gérard Camy
Jeune Cinéma n°333-334, automne 2010
1. Freddy (A Nightmare on Elm Street) de Wes Craven (1984), devenu une franchise américaine de films d’horreur (9 films).
Le Bruit des glaçons. Réal, sc : Bertrand Blier ; ph : François Catonné ; mont : Marion Monestier ; déc : Patrick Dutertre & Sylvie Salmon. Int : Jean Dujardin, Albert Dupontel, Anne Alvaro, Myriam Boyer, Audrey Dana, Christa Theret, Emile Berling, Geneviève Mnich, Éric Prat, Farida Rahouadj, Laurent Desponds (France, 2010, 87 min.)