Bertrand Blier (1939-2025) est mort le 20 janvier 2025.
Il appartenait à l’espèce particulière des "fils de". Il reconnaissait volontiers, d’ailleurs, qu’il était un héritier, et qu’il devait tout, ou presque, précisément la littérature et le cinéma, à son père Bernard Blier (1916-1989). Il disait aussi qu’il n’avait jamais voulu être acteur, et qu’il avait fait aussi "plein d’autres choses", pas seulement des films et des bouquins, mais aussi du théâtre, et même, quand même, quelquefois, il avait fait l’acteur, pas seulement dans ses propres films, mais le plus souvent en tant que lui-même.
Il était aussi un créateur à part, systématiquement politiquement incorrect. Les mots abondent à son sujet, anticonformiste, provocateur, irrévérencieux, iconoclaste, cynique. Donc controversé. Le journaliste Jean-Jacques Bernard l’avait surnommé "Le franc-tireur de l’insolence" (Cf. "Entretien avec Bertrand Blier", Jeune Cinéma n°281, avril 2003).
Mais avec ses 20 films, entre 1963 et 2018, reçus inégalement par le public comme par la critique, il avait pourtant été couvert d’honneurs, festivals internationaux, Césars, et même, en 1979, un Oscar, celui du meilleur film en langue étrangère pour Préparez vos mouchoirs (1978).
On avait fait sa connaissance dès son premier film en 1963. Il avait 24 ans. C’était un petit documentaire, Hitler, connais pas, une enquête sur l’air du temps et les visions de la jeunesse, à travers une douzaine de jeunes gens de 15 à 22 ans (presque son âge à lui), issus de tous milieux. On n’y entend pas les questions, mais les réponses, et surtout leur montage, décrivent une génération indifférente à la politique et à l’Histoire.
Le film avait été récompensé au Festival de Locarno 1963. Mais il fut interdit aux moins de 18 ans, dans les salles de cinéma, puis a disparu des écrans. Rétrospectivement, on se demande bien pourquoi, après tout, avec ce film, les censeurs de l’époque gagnaient 5 ans de tranquillité, avant Mai 68. Ou bien auraient-ils perçu déjà, en sous-texte, le feu qui brûlait sous la cendre à travers l’ironie de son réalisateur ? Pour nous, ce petit film oublié est une sorte de minuscule matrice de toute son œuvre : un regard réaliste sur l’état du monde et son actualité, détourné par des ingrédients personnels - lui-même, à propos de l’ensemble de son œuvre, cite "la truculence, le fantastique, le sentimental".
En fait, Bertrand Blier a été découvert avec Les Valseuses en 1974, après un court métrage (La Grimace, 1966) puis une fiction avec son père et Bruno Cremer (1929-2010) (Si j’étais un espion, 1967), grand échec commercial. "Si j’ai pu faire une carrière de metteur en scène, c’est parce que j’ai écrit un bouquin qui s’appelle Les Valseuses, disait-il. C’est ce film, suivi de Calmos, en 1976, à la belle époque du MLF, qui ont "nuancé" définitivement sa réputation : Cet homme était un grand misogyne. Encore de nos jours, on pose la question du statut de ses films face à l’ère #MeToo. Ce n’est pas absurde objectivement, mais c’est une mauvaise interprétation de la pensée de Bertrand Blier, provocateur indépendant.
Il racontait que, déjà pour Les Valseuses, il y avait des manifs devant les cinémas, et que Chantal Akerman allait de salle en salle en apostrophant les futurs spectateurs : "N’allez pas voir cette merde, c’est une insulte envers les femmes". Mais d’autres féministes, elles, avaient beaucoup ri à ce film différent. Miou-Miou elle-même, féministe du second degré, en garde un souvenir de grande rigolade. Bertrand Blier, lui, se justifiait en disant qu’il cherchait juste "à réveiller un peu l’ambiance générale", un nécessaire pavé dans la mare. Quant à Calmos, il l’avait carrément écrit pour "l’Année internationale de la femme", juste une plaisanterie potache. Il replaçait sa position dans son époque. Avant Les Valseuses, il venait de découvrir Orange mécanique (1972), ou Le Dernier Tango à Paris (1972). Et il se sentait faire partie de la même bande que Stanley Kubrick (1928-1999) ou Bernardo Bertolucci (1941-2018), ou même Serge Gainsbourg (1928-1991). Pas une question de génération, une question d’état d’esprit. "On est des aventuriers, disait-il, des joueurs de poker. On fait des braquages - réussis ou ratés - à chaque film. Heureusement, certains sont inoubliables, et modifient la perception des choses [..] Mais les provocateurs se sont ramollis de nos jours. Et je me sens très seul, même si, en France, nous avons des metteurs en scène hyper brillants".
Anouk Grinberg, qui fut sa femme, a témoigné récemment à propos de son amitié pour Gérard Depardieu et ses sales comportements sur les plateaux de tournage que "son homme" acceptait sans problème. Mais Myriam Boyer, elle, vient de déclarer qu’il était "tout le contraire de misogyne". Lui-même, à propos de Un Deux Trois soleil (1993), avait précisé qu’il était aussi impudique quand il écrivait des dialogues pour un homme ou pour une femme, et les mêmes plaisanteries étaient pour les deux sexes. Anouk Grinberg, à l’époque, embrayait en disant que c’était extrêmement libérateur quand un metteur en scène vous demandait autre chose que d’être séduisante. Après tout, qu’est-ce que c’est vraiment, aujourd’hui, que la "misogynie", étant donné que les mots sont vivants, et lourdement chargés du poids de l’époque, que personne n’utilise le mot "misandrie", et que, du coup, le seul antonyme est "misanthropie", qui inclut le genre humain dans son ensemble. Dans le cas de Bertrand Blier, il est difficile de distinguer misogynie, misanthropie, humour noir, ou sexisme. Il disait que le reproche de misogynie était totalement idiot, si on regardait vraiment ses films, où "les hommes ont toujours des sales rôles, et sont des crétins, des losers, des lâches", et où, si souvent, les femmes avaient de beaux rôles.
Bertrand Blier (et son œuvre), avec ses dérapages artistiques, représente un moment historique dans la longue série des soubresauts du patriarcat, une de ces périodes de transition qui émaillent les multiples ressacs des visions du monde de la société occidentale, les variations de ce qui est important et de ce qui est dérisoire. Après Harvey Weinstein, vient #MeToo, suivi de Trump et ses courtisans. Aujourd’hui, on peut mesurer, comme Bertrand Blier en 1963, l’état du monde, et par là-même, juger cette politique, correcte ou incorrecte, qui varie selon les saisons (qui elles-mêmes varient de plus en plus). On ne peut plus rigoler de tout, on est assassiné, virtuellement ou réellement. S’il refaisait un Hitler, connais pas, quelle sorte de jeunesse montrerait-il ? Et quel Mai 68 lui insinuerait-il ?
On aura suivi avec plus ou moins d’amitié tous ses films, on a toujours eu, régulièrement, besoin de pavés, qu’ils soient dans la mare, ou dans les rues sauvages.
On aura vraiment aimé Le Bruit des glaçons (2010), son avant-dernier film, où le sarcasme s’est adouci, et le désespoir est devenu presque jovial.
C’est dans Buffet froid (1979), à 50 ans, qu’il avait donné sa philosophie de la vie (et de la mort) : "On est tous en visite. On débarque, on fait un peu de tourisme. Et on repart !"
Bonne lecture :
* Vincent Roussel, Bertrand Blier, cruelle beauté, Paris, Marest, 2020.