par Jean A. Gili
Jeune Cinéma n°413-414, février 2022
Alex Cox, 10 000 façons de mourir. Point de vue d’un cinéaste sur le western italien, Carlotta, 2021.
En février 1966, arrivait en France un étrange western – en tout cas, c’est le premier de la nouvelle espèce que j’aie vu - Le Dollar troué (Un dollaro buccato), signé Calvin Jackson Padget (Giorgio Ferroni de son vrai nom), avec une pléiade d’acteurs aux noms anglo-saxons, Montgomery Wood (en fait Giuliano Gemma), Evelyn Stewart, John McDouglas, en réalité des Italiens, et même Peter Cross, qui cachait le Français Pierre Cressoy. Évidemment, les amateurs de westerns se précipitaient dans les salles et étaient dubitatifs à l’égard d’un film qui sonnait faux et qui essayait de masquer sa nationalité : était-il vraiment américain ? Le doute était permis. En fait, il était italien.
À la même époque, en mars 1966, on découvrait en France une œuvre qui allait marquer la véritable naissance du genre, Pour une poignée de dollars. Selon la même logique de masques, il était signé Bob Robertson (même Ennio Morricone était devenu Dan Savio.) Le film n’allait pas tarder à imposer le véritable nom de son auteur, Sergio Leone, cinéaste qui avait eu le génie d’aller chercher un acteur américain dont il ne fallait pas travestir le nom, Clint Eastwood. Toutefois, la présence de Gian Maria Volontè mettait facilement sur la piste pour établir la véritable identité du film.
Quoi qu’il en soit, les puristes allait réagir à ce qu’ils considéraient comme un crime de lèse-majesté. Je fais partie de ceux-là : trois ans plus tard, en novembre 1969, revenant sur la carrière de Sergio Leone (1), je publiais une virulente diatribe, "Un univers fabriqué de toutes pièces". On pouvait notamment y lire : "Du western, Leone n’a retenu que le sens du spectacle. Privé de racines, il n’a pu exercer son savoir-faire qu’en renchérissant sur le plan de la représentation puisqu’il ne pouvait pas aller dans le sens de l’approfondissement thématique. Ainsi, malgré les apparences, les caractères deviennent plus tranchés, les individus plus patibulaires, les actions plus tarabiscotées, les gestes plus invraisemblables, les performances au tir plus folles, les chevaux plus infatigables, les méchants plus scélérats, les justiciers plus archanges. Faute de sentiments vrais, l’amour disparaît sous l’érotisme et le sadisme tient lieu de violence. Quant à l’amitié, où se lit la vérité des rapports humains de tous les grands westerns, elle est presque gommée. La richesse humaine, le sens de la tragédie de l’homme, l’ampleur épique du western, tout cela est absent des films de Leone. Bien sûr peut-on se consoler en s’extasiant sur le bruit que font les mouches lorsqu’on les emprisonne dans le canon d’un Colt".
Pour montrer mon attachement au western - le vrai, l’américain -, et suivre son évolution (2), je publiais un article bilan dans lequel passait tout mon attachement à un genre qui m’avait donné tant d’émotions, "Une Amérique crépusculaire. Notes sur la situation du western". J’avais même réussi à recueillir le témoignage de Andrew V. McLaglen et de Arnold Laven. Mon article était complété par un texte de Gaston Haustrate qui enfonçait le clou vis-à-vis de la légitimité de la production transalpine, "Faut-il brûler les westerns italiens ?", texte qui se terminait par un constat amer : "Proposer, à travers le western italien, une sorte de contre-mythologie destructive, n’est-ce pas une façon d’affirmer un dépit (l’impossibilité de découvrir le secret du modèle), une rancœur et une jalousie ?" En dépit de ces réserves, mais aussi en évoquant les textes laudatifs, la saison du western italien commençait. Elle allait durer jusqu’au milieu des années 1970 et allait lancer sur le marché environ deux cent-cinquante films.
Toutefois, le statut de ce filon allait changer. Grâce à Sergio Leone, qui réussissait à donner ses lettres de noblesse au genre - depuis 1969 et surtout depuis Il était une fois en Amérique, (1984), j’ai fait amende honorable -, grâce à de nombreux cinéastes réputés qui allaient céder à la tentation (Carlo Lizzani, Damiano Damiani, Franco Giraldi, Florestano Vancini, Giulio Questi, Tinto Brass), grâce aussi à de nombreuses œuvres de belle facture signées par des spécialistes comme Sergio Corbucci - que certains, comme Alex Cox, mettent au même niveau que Sergio Leone -, Sergio Sollima, Enzo G. Castellari, Alberto De Martino, Duccio Tessari, Giorgio Ferroni, Ferdinando Baldi, Tonino Valerii, Romolo Guerrieri..., le western italien a fini par obtenir une reconnaissance, au point qu’en 2007 la Biennale de Venise lui a consacré une grande rétrospective de trente-deux films, préparée par Manlio Gomarasca et Marco Giusti. En 2014, pour le cinquantenaire du genre, ce fut le Festival de Cannes qui célébra le western italien en projetant trois films de Sergio Leone en présence de Quentin Tarantino.
L’ouvrage de Alex Cox vient couronner l’ensemble. Il constitue une sorte de borne miliaire dans l’appréhension du genre, une somme qui passe en revue un grand nombre de titres avec pour chacun d’eux le générique, le résumé détaillé de "l’intrigue", l’analyse approfondie du film. Une lacune éditoriale : les westerns sont classés par année de sortie, de 1963 à 1969, puis un seul chapitre couvre les années 1970, mais au sommaire on ne trouve nulle part la liste des titres retenus. Ainsi, retrouver la fiche d’un film relève parfois du casse-tête et cela empêche aussi toute vue d’ensemble. Alex Cox aborde le genre avec minutie et respect, il n’évoque pas le "western-spaghetti" ou "macaroni", mais le western italien, insistant sur la filiation américaine, cela va de soi, mais aussi sur la référence aux films de samouraï, notamment Yojimbo de Akira Kurosawa (1961), et même au théâtre élisabéthain.
Il accorde, comme on pouvait s’y attendre, une grande place à Sergio Leone et installe au même niveau Sergio Corbucci : "Corbucci et Leone en constituent les principaux protagonistes : d’abord amis, puis rivaux, tous deux cinéastes d’envergure à l’influence considérable, dont les carrières s’abîmèrent dans la désillusion. Avec Leone, le western dessine un horizon d’alliances complexes entre des hommes aux airs de demi-dieux : à l’Ouest des cow-boys félins, violents par nature, devant faire face à la froide technologie venue de l’Est, et à des hordes de bandits mexicains. Avec Corbucci, se dresse en revanche un monde empreint de solitude, dans lequel un homme isolé - souvent infirme, estropié ou aveugle - doit affronter deux bandes d’égale infamie. Dans les films de Leone, l’argent constitue toujours un objectif, plus ou moins susceptible d’être atteint. Chez Corbucci, l’argent se trouve simplement mentionné, pour mieux disparaître dans une spirale infernale de tortures, de destructions et de ruines".
Signalons que parallèlement, Carlotta édite en DVD deux titres majeurs du genre, El Chuncho de Damiano Damiani, avec Gian Maria Volontè, Klaus Kinski et Lou Castel (commentaires en compléments de Alex Cox et Lou Castel), et, dans un coffret prestige, un film auquel Quentin Tarantino voue un véritable culte, Django de Sergio Corbucci, avec de nombreux bonus, notamment des interventions de Alex Cox, Franco Nero, Ruggero Deodato, assistant-réalisateur, et Nori Corbucci, l’épouse de Sergio Corbucci, qui donne beaucoup d’informations sur le tournage et le rapport du cinéaste aux acteurs (3).
Jean A. Gili
Jeune Cinéma n°413-414, février 2022
1. in Cinéma 69, n°140, novembre 1969.
2. in Cinéma 71 n°154, mars 1971.
3. Carlotta.
Alex Cox, 10 000 façons de mourir. Point de vue d’un cinéaste sur le western italien, Paris, Carlotta, 2021, 624 p.