par Francis Guermann
Jeune Cinéma n°415, mai 2022
Michel Ciment, Passeport pour Hollywood. Entretiens avec Wilder, Huston, Mankiewicz, Polanski, Forman, Wenders, Paris, Carlotta, 2022.
Mener des entretiens et assurer leur transcription ne sont pas des exercices faciles. Traduction, réécriture : pour que le texte soit intéressant, il faut que celle ou celui qui en est le conducteur y mette du sien, de sa présence. Il faut aussi que les questions et les réponses apportent une connaissance qu’on ne trouve pas ailleurs. Les Entretiens sur le cinématographe de Jean Cocteau, conduits par André Fraigneau, le Hitchcock de François Truffaut, dans un autre domaine les Entretiens avec André Breton, conduits par André Parinaud, en sont des exemples exigeants.
Les entretiens révèlent des aspects de la personnalité et de la pensée d’artistes, écrivains ou cinéastes ; ils sont producteurs d’une parole souvent libérée, car décalée et rétrospective (et introspective), donnée à un tiers, se différenciant des livres de mémoire et de souvenirs plus maîtrisés dans leurs contenus.
Michel Ciment reprend ici son ouvrage de 1987 (devenu introuvable), lui-même tiré d’entretiens menés pour les revues Positif et L’Express, enrichi de trois entretiens avec Milos Forman sur ses trois derniers films - Larry Flint (1996), Man on the Moon (1999) et Les Fantômes de Goya (2006) -, et d’une rencontre avec Wim Wenders sur Don’t Come Knocking (2005).
Le projet de l’ouvrage, qui fait son unité, est d’interroger le cinéma américain à travers "trois anciens cinéastes du Nouveau Monde et trois nouveaux cinéastes de l’Ancien Monde". Ce n’est certes pas exhaustif, mais cela fourmille de renseignements et d’anecdotes pour cinéphiles curieux.
Les passerelles entre Europe et États-Unis, liées aux flux de migrations et aux événements tragiques, ont été nombreuses et ont permis à des cinéastes d’Europe continentale de trouver refuge, de travailler, voire se fondre dans le cinéma américain et le système hollywoodien, parfois plus encore que les cinéastes natifs du Nouveau Monde. C’est le cas de l’Autrichien Billy Wilder. Quant à ces "monstres" du cinéma hollywoodien que sont John Huston et Joseph Mankiewicz, tous deux Américains d’origine, ils mènent ces entretiens plus qu’ils ne les subissent, en maîtres subtils et détachés. L’un (John Huston), malicieux et truculent, l’autre (Joseph Mankiewicz) dans la maîtrise de son image et son langage.
D’un autre côté, l’attirance pour l’Amérique et son cinéma, la fascination mondiale pour Hollywood, ont attiré en Amérique, à partir des années soixante, des cinéastes qui tentèrent la rencontre entre les deux mondes. Ce fut le cas de Milos Forman, Roman Polanski et Wim Wenders qui, chacun à sa façon, confrontèrent des modes de pensée et de culture différents avec cette Amérique parfois fantasmée. On sait le succès de Milos Forman, on connaît la carrière courte, fulgurante et tragique de Roman Polanski à Hollywood. C’est sans doute Wim Wenders qui propose l’interrogation la plus décalée et lucide avec, notamment, son travail avec Nicholas Ray à la fin de sa vie - Nick’s Movie en 1980 - et son film, palmé à Cannes, Paris, Texas (1984).
L’ouvrage est utilement complété par une filmographie actualisée de chacun des cinéastes.
Francis Guermann
Jeune Cinéma n°415, mai 2022
Michel Ciment, Passeport pour Hollywood. Entretiens avec Wilder, Huston, Mankiewicz, Polanski, Forman, Wenders, (éédition actualisée, Paris, Carlotta, avril 2022, 400 p.