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Buñuel, Luis (livre)
Le Chien andalou et autres textes poétiques (2022)
publié le lundi 17 mars 2025

Luis Buñuel, Le Chien andalou et autres textes poétiques, Paris, Gallimard, 2022.

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°417-418, octobre 2022


 


"Le" chien et non "Un" chien.
Face à la couverture, on s’interroge : puisque ce ne peut pas être une erreur typographique (chez Gallimard ? Impossible). C’est donc qu’il s’agit d’autre chose que du scénario du film de 1929. Une première version, avant que l’article indéfini ne soit préféré au défini ? Un autre projet, abandonné ? La bibliographie de don Luis ne portant pas trace d’un tel titre, s’agirait-il de textes pirates recueillis sous le manteau (des bootlegs à la NRF ? Également impossible) ?
Si Philippe Lançon ne nous renseigne pas, dans sa (remarquable) préface, dans laquelle il s’attache surtout à relever les traits pertinents des poèmes présentés et leur liaison avec l’univers du cinéma exploré par Luis Buñuel, Jordi Xifra, l’éditeur (1) redonne savamment leur place aux différents textes dans l’itinéraire du cinéaste – et d’abord poète.

Car Luis Buñuel a publié des poèmes (dont une bonne partie en prose) dans des revues étudiantes d’avant-garde dès 1922. Pas question d’influence surréaliste, le mouvement étant encore dans les limbes pendant deux bonnes années, ni même dadaïste : la tonalité majeure est calquée sur les œuvres polymorphes de Ramon Gomez de la Serna, qui régnait alors sur la jeune littérature espagnole (2). Jordi Xifra, nous en présente une quinzaine, certains textes beaucoup plus tardifs, puisque le choix inclut Une girafe, publié en mai 1933, dans le n°6 du Surréalisme au service de la Révolution (3), et d’autres textes réjouissants, qui, au fil des années, conservent un air de famille. Ainsi Déluge (1925) et L’Agréable Consigne de sainte Huesca (1933) sont animés d’une respiration semblable (4).

Quant au Chien andalou (Le), il s’agit d’un projet entretenu par Luis Buñuel entre 1926 et 1929, celui d’un recueil de poèmes comprenant ceux publiés dans des revues espagnoles + quelques inédits, d’abord intitulé Polismos, puis rebaptisé - mais pas plus de chien dans les pages que dans les futures images du film, évidemment. Luis Buñuel a semblé y croire longtemps, puisqu’il annonçait à Pepin Bello, en janvier 1929, que le livre était sous presse. Optimisme acharné ou frime auprès de son fidèle ami ? Aucune concrétisation. De toutes façons, ce n’était qu’une plaquette - une dizaine de poèmes auxquels Jordi Xifra a ajouté quelques textes composés en cette période et restés inédits. L’inspiration a évolué - venu à Paris travailler dans les studios, avec Mario Nalpas puis Jean Epstein, Luis Buñuel, sans approcher le Groupe, a découvert le surréalisme et ça se sent. Des vers comme "Un bateau peut faire naufrage dans une goutte de mon sang / de mon sang quand il tombe sur le sein / d’une marquise Louis XV d’écume" (Polissoir miraculeux) ou "Dans quelques instants passeront dans la rue / deux salives se tenant par la main /et conduisant un collège de jeunes sourds-muets / Serais-je discourtois si je vomissais sur eux un piano de mon balcon ?" (L’Arc-en-ciel et le cataplasme) n’auraient pas déparé La Révolution surréaliste. Laissons à chaque lecteur le plaisir de relever dans les vers et dans les proses les images obsessionnelles que le cinéaste cultivera et dont il parsèmera ses films.

Et Un chien andalou, l’autre, le certifié ? On ne sait trop comment s’est effectué le passage d’un article à l’autre, mais quelle importance ? Le texte reproduit ici (pp. 243-255) est annoncé comme celui paru dans le n°12 (15 décembre 1929) de La Révolution surréaliste, avec l’introduction signée par le seul L.B., alors que le scénario est cosigné par Salvador Dali. Il s’agit donc, en principe, de la version sacrée - celle publiée, un mois auparavant, par Jean George Auriol dans le n°5 de La Revue du cinéma, étant vouée aux gémonies par Luis Buñuel et le Groupe surréaliste.

La curiosité nous a poussé à comparer les trois versions, celles de 1929 et celle de 2022, tout en revérifiant le film, toujours plaisant après cinquante visions. Et, surprise, les trois sont différentes, pas fondamentalement, bien entendu, mais dans l’écriture. Et pas seulement quelques virgules, mais dans les termes employés, la ponctuation, les intertitres. En tout, une cinquantaine de variantes, rarement les mêmes d’un texte à l’autre, signes typographiques erratiques, verbes changés, membres de phrases permutés - "sa compagne" devient "la jeune fille", "le jersey" devient "l’étoffe" ou "la robe", le carton "Il y a seize ans" devient "Seize ans avant", "Au printemps" devient "Avec le printemps".

Problème : quelle est la version princeps ? Luis Buñuel ne reconnaît comme "seule autorisée" que celle de La Révolution surréaliste, mais celle du présent volume, censée être la même, donc également seule autorisée, est différente. Le scénario de La Revue du cinéma (en définitive la version la plus proche du film lui-même) était traduit de l’espagnol par Maxime Zvoinski. Aucune mention de traducteur dans les deux autres (alors que tout le volume de Gallimard est en édition bilingue). Le (petit) mystère reste entier.

Un autre scénario, autrement conséquent (pp. 255-335) vient compléter Un chien andalou  : Illisible, fils de flûte, jadis publié dans le n°50-51-52 (mars 1963) de Positif, dans une version considérablement réduite. Scénario coécrit avec Juan Larrea, poète basque inconnu de nos services, mais qui a, semble-t-il, travaillé avec Luis Buñuel sans être toujours crédité. Un véritable scénario de long métrage, picaresque et déambulatoire, qui a failli connaître une réalisation, Luis Buñuel s’y étant attelé durant les années 50, sans trouver de financement. Jordi Xifra y voit une préfiguration de La Voie lactée, ce qui est peut-être excessif, mais le texte est fort intéressant.
Une chronologie détaillée bien fournie, une bibliographie un peu rachitique (mais comment rendre compte de tout ce qui a été écrit sur don Luis ?), des notices très informées et abondantes (avec parfois tendance à trop faire parler les images poétiques, il y a de l’universitaire là-dessous) sur chaque texte reproduit : le tout forme un ensemble de choix pour les amateurs de ce vieil irréductible qui nous manque cruellement.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°417-418, octobre 2022

1. Auteur d’un Buñuel et le cinéma, publié il y a deux ans par les Nouvelles éditions Jean-Michel Place dans l’intéressante mais fort irrégulière collection, "Le cinéma des poètes".

2. Un texte comme Instrumentation (p.75) aurait pu figurer sans en rompre l’unité dans un recueil de ses "greguerias" que Valery Larbaud traduisit en 1922 ( Échantillons, chez Grasset). Même si les éditions se sont multipliées durant ces trente dernières années, l’œuvre de Ramon Gomez de la Serna, est loin d’avoir été totalement explorée.

3. Bien avant que la revue Le Surréalisme ASDLR soit rééditée en 1976 par Jean-Michel Place, le texte avait été reproduit par René Château dans le n°7 (janvier 1962) de sa revue La Méthode.

4. Déluge : "À mille mètres d’altitude passa la lumière fantomatique d’un tramway blessé assailli par des dauphins, transpercé par des millions de petites dentures éclatantes de blancheur" (p.135) ; L’agréable consigne de sainte Huesca : "La viande grillée poursuit son chemin sans penser à rien d’intéressant. Soudain jaillissent de la terre un milliard de petits tailleurs dont le plus grand n’atteint pas un millimètre de haut. Les uns sautent à un mètre du sol, d’autres poursuivent une paysanne égarée, d’autres font la quête. Le morceau de viande, incommodé, vomit…" (p.161) On est plus proche désormais de Benjamin Péret que de Ramon Gomez de la Serna.


Luis Buñuel, Le Chien andalou et autres textes poétiques, préface de Philippe Lançon, édition de Jordi Xifra, traduction de Jean-Marie Saint-Lu (éd. bilingue), collection Poésie/Gallimard n° 570, Paris, Gallimard, 2022, 416 p.



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