Émilie Dequenne (1981-2025) est morte hier, 17 mars 2025.
Toute la presse s’en est émue, ainsi que le milieu du cinéma, à cause de son âge - 43 ans, c’est trop jeune pour mourir -, et aussi à cause de sa maladie, un cancer très rare. On s’y attendait pourtant, l’actrice donnait de ses nouvelles depuis le début, en août 2023. Du coup, ses nécrologies parlent presque plus de son mal que de sa carrière.
Cette carrière trop courte - 61 films et téléfilms à son actif en 24 ans, de 1999 à 2023 - est très intéressante. En effet, la marque de son premier film, Rosetta, après toute ces années, continue à lui coller aux basques, et tout le monde a tendance à l’identifier au personnage, plus de 25 ans après. Il faut dire que le film, à l’époque, fit beaucoup de bruit. Avec sa Palme d’or à l’unanimité, et son Prix d’interprétation féminine au festival de Cannes 1999, il révélait une très jeune actrice, et confirmait que Jean-Pierre & Luc Dardenne, déjà reconnus pour La Promesse (Quinzaine des réalisateurs 1996), étaient bien les grands représentants d’un nouveau cinéma social.
Le film trouva son public, mais, du coup, suscita aussi une focalisation excessive et donc quelques controverses, avec des admirations abusives ainsi que des doutes raisonnables sur le style, un certain misérabilisme et surtout l’emploi de caméra à l’épaule extrêmement agitée. Jean-Pierre Dardenne disait de Émilie Dequenne, qu’elle était "un petit taureau", et qu’il y avait en elle "une énergie folle". On ne peut exclure que la jeune actrice, dont c’était le premier rôle, ait influencé la réalisation. Quoiqu’il en soit, personne n’avait, à l’époque, remis en cause son Prix d’interprétation.
En mûrissant, Émilie Dequenne n’a fait que se bonifier. Après ce premier succès à 18 ans, elle tourna en 2001, un deuxième film, Le Pacte des loups du Français Christophe Gans, qui fut salué l’année de sa sortie aux États-Unis, par le New York Times qui le qualifia de "film culte s’adressant à tous les publics".
On sait maintenant que sa carrière n’aura été pratiquement qu’européenne, principalement française, avec des réalisateurs tels que André Téchiné, Claude Berri, Albert Dupontel, Emmanuel Mouret Marc Fitoussi, Laurent Heynemann..., excepté les Belges Joachim Lafosse, Lucas Belvaux, Lukas Dhont, Solange Cicurel.
Toutefois on peut citer au début des années 2000 : un film anglais avec Mary McGuckian, Le Pont du roi Saint-Louis (2004) ; un film québécois avec André Forcier, Les États-Unis d’Albert (2005) ; un film lituanien avec Alanté Kavaïté, Écoute le temps (2006).
Curieusement, elle ne tourna plus jamais avec les frères Dardenne, sauf, en 2007, un petit rôle dans un segment de Chacun son cinéma, ce film à sketches français réalisé à l’occasion des 60 ans du Festival de Cannes en 2007.
Elle aura tourné, sans discontinuer, au moins un film par an, parfois 3, pas tous des succès et où elle ne tenait pas forcément la vedette. Mais dans cette belle permanence, une sorte de lente métamorphose de son image s’est imposée, avec une solidité régulièrement récompensée par des Césars (en 2000, 2003, 2005, 2015), ou des Magritte (2013, 2015, 2018, 2022, 2023) ou divers autres prix. C’est cette omniprésence et cette discrétion publique qui est sans doute l’aspect le plus étonnant de cette courte et grande carrière.
Il n’y aura pas eu d’autre éclat que celui de Rosetta.
Juste une autre acmé, avec À perdre la raison de Joachim Lafosse où elle a obtenu le Prix d’interprétation au Festival de Cannes 2012.
Et il faut aussi évoquer un événement qui ressemble à un adieu, sa présence au Festival de Cannes 2024 l’année dernière.
Déjà malade, elle y présenta son dernier film, Survivre de Frédéric Jardin, un thriller dystopique, 25 ans après Rosetta.
On l’aime beaucoup dans : Pas son genre de Lucas Belvaux (2014) ; Les Choses qu’on dit, les choses qu’on fait de Emmanuel Mouret (2020) ; Close de Lukas Dhont (2022).
On ne connaît pas la date de sortie de son dernier film, TKT de Solange Cicurel (2023).