par Henri Welsh
Jeune Cinéma n°86, avril 1975
Sélection officielle En compétition de la Berlinale 1975
Ours d’argent
Sortie le mercredi 26 février 1975
..."Tu peux les encaisser toi les Bougnoules ? - Ben, non je me fais mieux aux Ritals, mais y en a que j’peux pas sentir, c’est les Fellouzes : c’est tous des ’fauchetons’ "... Pour Yves Boisset, c’est ainsi, ou presque, que parlent les Lajoie-Dupont, tous ?... C’est à voir.
Les Lajoie sont des gens propres. Lui, il est patron d’une brasserie de Paris, une maison honnête : les Arabes ou les Nègres, les hippies ou les contestataires, on ne les accepte pas. Elle, elle l’aide pour la vaisselle et la caisse. Leur fils, bachelier, a entrepris une licence mais les habitués du comptoir l’appellent déjà "Professeur". Quant à la servante, elle ne dédaigne pas les caresses du patron sur son "cul-bien-moulé". Cette famille moyenne-modèle de Français prend son mois de congé "sur la côte" au Camping du Soleil.
À l’arrivée au camping on retrouve tous les amis des années précédentes. Les Lajoie y viennent depuis vingt ans, "depuis l’année où ils avaient fait changer le comptoir", et on fait le gueuleton des retrouvailles : Lajoie apporte le Ricard, Schumacher un huissier de Strasbourg ("qui a le bras long") les "entrées", des cochonnailles de toutes sortes sur lesquelles tout le monde va se ruer. Colin, très bon-vivant qui n’hésite pas avec force démonstrations bruyantes à "aller tirer son coup" en attendant les Lajoie, a fait préparer par sa femme un de ces "petits plats mitonnés"... L’orgie des classes moyennes. Là-dessus se greffe une gentille histoire de flirt entre le fils Lajoie et la fille Colin que M. Lajoie reluque avec beaucoup d’intérêt - le côté petit voyeur du Français.
Malheureusement cette routine balnéaire est troublée par la présence d’un chantier sur lequel travaillent des Nord-Africains, il ne manquait plus que ça... Dans un dancing, la petite Colin est invitée à une danse par un des Nord-Africains. Lajoie réagit violemment, d’autant plus que, le vin aidant, il est très émoustillé par le corps ondulant de la "petite" : brève bagarre, le classique des injures pour "bicot", les flics intervenant et coffrant les immigrés, puis tout le monde rentre. Peu de temps après, le camping est en grande effervescence à cause de la venue d’un très célèbre commentateur de télé : Léo Tartaffione qui préside à un Inter-camping qui doit opposer le Camping du Soleil à un autre camping du coin. La fête des campings moyens.
Durant les épreuves, Lajoie un peu excité va errer du côté d’une petite rivière où il aperçoit Brigitte Colin en train de faire une séance de bronzage intégral, il l’aborde d’abord gentiment et elle en profite pour jouer un peu la garce-qui-plaît-au-vieux-monsieur : lui, ne se retenant plus, tente de la violer et c’est une scène sauvage où en essayant de la maîtriser, Lajoie provoque sa mort par une fracture des vertèbres cervicales. Désemparé il va porter le cadavre dans le chantier où habitent les Nord-africains.
L’enquête qui suit va en premier lieu retenir la version de la culpabilité des ouvriers. L’inspecteur chargé de l’effectuer décide de ne pas inculper les immigrés avant d’avoir la preuve formelle. Cependant, au camping les choses sont vues d’une autre façon : entraînés par un "ancien d’Algérie qui connaît bien ces fellouzes", une milice se forme et décide d’aller ratonner. Il n’y aura que deux personnes pour s’y opposer : un pied-noir et un travailleur italien, mais, suivis du fils Lajoie, ils arriveront trop tard. Un des ouvriers a été massacré - c’est Lajoie qui de façon indirecte a provoqué sa mort -, son frère est grièvement blessé. La juste vengeance des Français insultés.
Version officielle : "Après avoir violé et tué une jeune Française, ce qui constitue un délit d’honneur grave pour ces gens frustes des montagnes, un Algérien a péri assassiné par ses compatriotes dans un règlement de comptes sauvage" - affaire classée -, et Boular, l’inspecteur scrupuleux, signera cet arrêt officiel, car son avancement au grade de divisionnaire est en jeu, comme le lui fait justement remarquer un haut-fonctionnaire du ministère. En outre l’inculpation de Français à la suite de cet assassinat entraînerait, d’une part, une forte réaction de racisme et de ratonnades. Et, d’autre part, cela porterait un grave préjudice au tourisme, source principale de richesse pour cette région : il n’est donc pas question que cette affaire s’ébruite.
Les Lajoie décident de partir, mais leur fils mûri par ces événements, refuse de rentrer avec eux et part avec le travailleur italien. De retour à Paris, Lajoie est abattu dans son café par le frère de celui qui avait été la victime de la ratonnade estivale. C’est la justice des immigrés.
Le danger de ce film est qu’il n’évite pas un alibi facile à tous les Dupont français qui s’empresseront de dire : "C’est exagéré ; moi, jamais je serais capable d’une telle chose". Et c’est un fait que les choses qui sont montrées, paraissent grossies. On dit "paraissent" : qui ne se souvient pas des incidents sanglants qui se sont déroulés ces dernières années sur tout le littoral. Yves Boisset raconte que pendant le tournage, un des Algériens qui jouent dans le film a été victime d’un attentat, sans compter les brimades dont tous ces acteurs étaient l’objet lorsqu’ils ne sortaient pas avec un Français de l’équipe de tournage (injures, refus de les accepter dans certains restaurants...).
Faut-il, sous prétexte que ça rend mai sur un grand écran, reprocher à Yves Boisset de nous montrer ce qu’il voit, ce qui existe en réalité ? Mais la scène du viol par Lajoie peut sembler superflue et risque de faire glisser le film dans le genre des "gros faits divers", il est assez peu acceptable pour un Dupont-spectateur que le "vieux tonton Georges" se livre à un tel acte sur la petite Brigitte qu’il connaît depuis toujours - ça peut être la "boulette" qui rendra le film indigeste pour le public auquel, semble-t-il, il est destiné.
À vouloir être trop démonstratif, le film peut manquer sa cible et ne prêcher qu’aux convaincus, pour qui les faits avancés sont connus et à qui il aurait été plus profitable de démonter plus précisément la mécanique de l’attitude raciste, mais c’était là une autre stratégie et Yves Boisset a choisi de frapper un grand coup. Sera-ce efficace ? On a peur que non, à moins que... À la sortie du film, on a vu un Noir qui courait, suivi par "un homme blanc sous tous rapports" qui lui criait : "Attends un peu sale nègre, si je t’attrape, je te coupe les couilles"...
Henri Welsh
Jeune Cinéma n°86, avril 1975
Dupont Lajoie. Réal : Yves Boisset ; sc : Jean-Pierre Bastid et Michel Martens ; dial : Jean Curtelin ; ph : Jacques Loiseleux ; mont : Albert Jurgenson ; mu : Vladimir Cosma ; déc : Jacques d’Ovidio. Int : Jean Carmet, Pierre Tornade, Ginette Garcin, Pascale Roberts, Jean Bouise, Michel Peyrelon, Odile Poisson, Jean-Pierre Marielle, Robert Castel, Isabelle Huppert, Abderrahmane Benkloua, Jacques Villeret, Pino Caruso, Victor Lanoux, Mohamed Zinet, Jacques Chailleux, Henri Garcin (France, 1974, 100 mn).