Yves Boisset s’est fait une spécialité de démonter le fonctionnement de la société française à travers des cas exemplaires de ratés - R.A.S. pour l’armée en 1973, Dupont Lajoie pour le racisme en 1975, Le Juge Fayard dit "le Shériff" pour la justice en 1977, etc. Lors d’une soirée des "Dossiers de l’écran", à l’automne 1979, on a pu voir comment l’autorité réagit face à ces dénonciations. Alain Peyrefitte, en l’occurrence, trouvait Le Sheriff caricatural et mensonger, et centrait ses critiques sur des aspects secondaires du scénario pour mieux éviter la question centrale posée par le film. Il est vrai que le style de Yves Boisset ne s’embarrasse pas de fioritures dans le propos et dans le style pour aller à l’efficacité, au grand dam d’une partie de la critique qui considère que spectacle et politique ne peuvent se conjuguer sans qu’il y ait un début de prostitution. Il n’en reste pas moins, même si l’on peut émettre des réserves sur son cinéma, que ses films touchent un large public.
Gageons qu’avec La Femme flic on retrouvera les mêmes clivages et les mêmes anathèmes. Dans son dernier film, Yves Boisset développe un personnage présent dans ses films précédents : celui du flic honnête. Car il s’est toujours gardé, même si cela a pu déplaire, de présenter la police comme étant uniformément corrompue. Ici, il approfondit son analyse du fonctionnement et du rôle de la police à travers un personnage de commissaire femme située au cœur des contradictions que peut poser l’exercice de ce métier dans l’état actuel de notre société. Corinne Levasseur, mutée de Toulon à Hénin-Liétard pour n’avoir pas mené avec assez de vigueur l’interrogatoire d’un petit pourvoyeur de drogue, se fait un point d’honneur d’aller jusqu’au bout de ses enquêtes même, et surtout, quand elle se trouve sur la piste de gens haut placés.
À partir d’une affaire de mœurs qu’on lui confie d’autant plus volontiers que des enfants en sont victimes et que ses collègues hommes se sentent mal à l’aise dans ce genre de situations, elle est amenée à remonter une filière de prostitution enfantine. Par les faits et la localisation, on pensera à l’affaire de Bruay-en-Artois qui, elle aussi, avait remué le monde politique en son temps. Mais au-delà d’un scandale sur lequel il lève le voile, Yves Boisset vise à poser quelques questions sur notre police et à réfléchir sur ce que pourrait être une autre police.
Le choix d’un personnage féminin n’est, bien sûr, pas innocent. Dans une profession où leur nombre reste très limité, les femmes sont peut-être mieux placées pour avoir une pratique différente, même si Yves Boisset ne se fait pas beaucoup d’illusions sur le champ laissé à des initiatives comme celles de Corinne Levasseur. Au moins le mérite de La Femme flic vient-il de ce qu’il n’y élude pas certaines questions que l’on a trop tendance à évacuer dans la réflexion politique sur ce sujet. La nouveauté tient à ce qu’il n’utilise pas ces personnages fonceurs et héroïques qu’il affectionne.
Miou Miou campe un personnage en demi-teintes, à la fois décidé et vulnérable, solitaire au cœur des contradictions qu’implique sa position. En ce sens, le film reflète assez bien le point de vue de Yves Boisset et peut-être un certain désenchantement dans la situation politique de la France d’aujourd’hui. On le ressent nettement au détour du dialogue lorsqu’il fait dire à Corinne Levasseur qu’en attendant le grand changement, il reste des souffrances individuelles qu’on ne peut écarter d’un revers de la main. Face à la faillite des partis politiques, Yves Boisset affirme l’importance de poursuivre le combat individuel là où l’on se trouve.
En situant son film dans le Nord, le cinéaste ne s’est pas contenté d’en faire un décor neutre comme avec Le Shériff où le lieu (Saint Etienne) n’était présent que par un survol de la ville au générique. Ici, tout un univers social et humain imprègne le film et contribue à l’ancrer dans la réalité d’une région en crise. Les corons, les familles ouvrières, la bourgeoisie issue du 19e siècle, donnent une épaisseur au film, débordant ainsi le seul univers du film policier auquel il nous avait habitués.
Le propos de Yves Boisset, dans La Femme flic comporte cependant des faiblesses dans certains détails, en particulier au niveau des membres de la troupe de théâtre de la M.J.C. Lors d’un repas auquel se joint Corinne Levasseur, qui n’est pas encore connue comme flic, ils font montre d’une belle intolérance à son égard lorsqu’ils découvrent qui elle est. Si la situation n’a, en soi, rien d’improbable, elle relève plus d’un règlement de compte vis-à-vis des intellectuels que d’une véritable analyse. Au-delà même de l’incident, Yves Boisset s’en prend à ses critiques de façon assez déplaisante en traitant par le mépris les tenants du brechtisme. Même si les anathèmes qui ont pu être proférés à son égard tenaient parfois du sectarisme, au moins se devait-il de ne pas adopter un ton pareil pour être crédible.
Bernard Nave
Jeune Cinéma n°125, mars 1980
1. L’affaire de Bruay-en-Artois - une jeune file trouvée étranglée dans un terrain vague en 1972 - n’a jamais été élucidée. Elle avait fait grand bruit à cause de l’implication de la Gauche prolétarienne, dont Serge July qui répondait alors au pseudonyme de Marc, qui avait créé un Comité pour la Vérité et la Justice.
La Femme flic. Réal : Yves Boisset ; sc : Y. B. & Claude Veillot ; ph : Jacques Loiseleux ; mont : Albert Jurgenson ; mu : Philippe Sarde. Int : Miou Miou, Jean-Marc Thibault, Leny Escudero, Jean-Pierre Kalfon, François Simon, Niels Arestup, Philippe Caubère, Henri Garcin, Alex Lacast, Jean Martin, Fred Personne, Roland Bertin, Roland Blanche (France, 1980, 103 mn).