À propos de Raymond Borde (1920-2004)
par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°420-421, mars 2023
Christophe Gauthier & Natacha Laurent, Raymond Borde, une autre histoire du cinéma, Privat, 2022.
"Les ventres sont pleins. Les routes se couvrent de voitures. Le silence est maçonné de bruits. Le temps qui passe ne nous appartient plus. Autre chose apparaît, un fascisme à l’envers où la multitude opprimée par un individu devient l’individu opprimé par la multitude. Nous sommes transpercés. Les lendemains qui chantent sont des lendemains qui gueulent. Nous évoluons aux limites du tolérable avec l’amertume d’avoir tout fait pour ça".
Ce premier paragraphe de L’Extricable, texte de Raymond Borde que Éric Losfeld, sur l’incitation de Bernard Chardère, publia en 1963 sous son enseigne du Terrain Vague, est sans doute daté. Soixante ans plus tard, les conditions objectives et subjectives ne sont plus les mêmes - quoique… L’urgence a changé de dimension. Il n’empêche, la nostalgie est toujours ce qu’elle était : en ce début de la décennie, à l’orée des cinq années magnétiques de la parenthèse enchantée qui se ferma en 1968, l’opuscule - 75 pages - constitua pour ses lecteurs (bien plus nombreux au fil des mois que les trois cents du premier tirage) un viatique tout à fait adapté à la traversée de l’époque. L’état des lieux dressé par l’auteur - aliénation, faillite de la gauche, oppression larvée - était sans appel, et surtout lancé avec une virulence et une verve sans guère d’équivalent alors : il faudra attendre la parution, quatre ans plus tard, du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem (1967) pour retrouver des accents aussi emportés et un air aussi salubre.
Ce préambule pour préciser le statut qu’avait Raymond Borde aux yeux des cinéphiles de cette période. Le cinéma d’abord, sous forme historique et critique : son Panorama du film noir américain, cosigné par Étienne Chaumeton, (Minuit, 1955) restait la bible pour les amateurs (1), sa diatribe contre la Nouvelle Vague (2) avait ravi les mauvais esprits qui ne suivaient pas la doxa, ses articles dans Positif rivalisaient en alacrité vacharde avec ceux de Robert Benayoun. Sous forme pratique ensuite : on savait que, depuis belle lurette, à partir de sa lointaine cité, Toulouse, il courait la province à la recherche de films en voie de disparition, ceux que les tourneurs utilisaient pour leurs séances itinérantes d’un village à l’autre, modalité d’un autre âge mais seul accès au cinéma pour une population oubliée (3). Il récupérait ainsi ce qui constituerait, au fil des ans et avec d’autres apports, le fonds de la Cinémathèque de Toulouse. Sous forme "artistique" enfin : à l’intérieur du groupe surréaliste, il fut un des premiers, dès 1960, à réaliser des films sur des peintres du mouvement, comme Adrien Dax et surtout Pierre Molinier (le court métrage qu’il lui consacra, en 1964, demeure exemplaire). L’Extricable s’insérait donc parfaitement dans le tableau.
Raymond Borde était une figure importante pour les amateurs des années 60, avec un handicap : être le provincial de l’étape, comme Bernard Chardère à Lyon ou Marcel Oms à Perpignan. Comme on sait, il n’est bon bec que de Paris, et les activistes lointains ne brillaient pas du même éclat, en un temps où la communication était encore artisanale. Et la cinéphilie canal historique prospérait à l’ombre de la cinémathèque de Henri Langlois (4), et des salles de la rue d’Ulm et de Chaillot. Toulouse était au bout du monde. En outre, Raymond Borde (qui avait d’abord animé, dans les années 50, la section des Amis de la Cinémathèque de sa ville natale) et Henri Langlois cultivait un antagonisme tenant essentiellement aux méthodes, les principes approximatifs de conservation des films du second étant fortement dénoncés par le premier - avec raison : les pratiques cavalières de Henri Langlois avaient fait exclure la Cinémathèque française de la FIAF (Fédération internationale des Archives du Film) alors que celle de Toulouse y était admise. On comprend que leurs relations n’aient pas été au beau fixe.
Si bien que lorsque "l’affaire Langlois" éclata, en février 1968, avec la reprise en mains de la Cinémathèque par le ministère de la Culture, Raymond Borde, à la différence de la presque totalité de la planète cinématographique (à l’exception de la FIAF, restée silencieuse), exprima son soutien à la nouvelle équipe. Il fallait oser. Le mythe Langlois était si puissant que sa remise en question était, pour tous les familiers de ses projections parisiennes (et les autres), un crime. Crime que Raymond Borde dut expier : il fut à la fois exclu du Groupe surréaliste et de la rédaction de Positif et voué aux gémonies.
On a su depuis, grâce à des chercheurs sérieux (5), ce qu’il en était vraiment et ce que tous ses défenseurs aveuglés ne voulaient croire, que "le dragon qui veille sur nos trésors", selon le mot de Jean Cocteau, jamais à court, était avant tout "le dragon qui veille sur ses trésors". Et que sur le plan de la gabegie financière du patron de la Cinémathèque et de sa légèreté (le mot est faible) dans sa pratique de conservateur, les accusations de Raymond Borde étaient justifiées. Mais il n’est jamais bon de proclamer que le roi est nu.
Ce qui n’empêcha pas, son fondateur s’étant replié dans son fief, la Cinémathèque de Toulouse de croître et embellir, comme le décrivent excellemment Christophe Gauthier & Natacha Laurent - nourris dans le sérail, ils en connaissent les détours, puisqu’ils furent en charge de celle-ci, elle en tant que déléguée générale, lui en tant que conservateur. Ce n’est pas seulement à une histoire de l’institution qu’ils nous convient, mais à un portrait fouillé de son fondateur. Pas une biographie, même si les repères sont là, mais une approche fine, essentielle, qui couvre l’ensemble du parcours atypique d’un inspecteur du contrôle économique (arrgh !), membre un temps du Parti communiste, tombé en cinéma après-guerre par le biais des ciné-clubs, qui débuta dans l’exercice critique aux Cahiers du cinéma (personne n’est parfait) mais trouva rapidement des supports plus adéquats, tels Les Temps modernes, Cinéma 5 … et Positif. Tout en battant la campagne pour rechercher des pellicules-épaves, cf. plus haut. Les auteurs passent en revue ses activités multiples, étonnamment fournies pour quelqu’un qui n’a jamais cessé d’appartenir à l’administration fiscale. La passion, assurément. Car il en fallait pour constituer une telle collection, batailler pour dénicher des subventions, animer une équipe d’autres passionnés qui se retrouvaient d’un CiCi à l’autre, comme le rappelait Bernard Chardère dans notre précédent numéro.
La bibliographie bordienne est conséquente, comme le montrent les pp. 249 à 251, qui ne prennent en compte que les ouvrages publiés, évoquant simplement les deux cent-cinquante articles parus en revue (6). Tous n’avaient pas la taille du Panorama… ou de ses différents titres sur son expérience de conservateur (7). Mais ses monographies pour Premier Plan, sur Laurel & Hardy (1965) ou sur Harold Lloyd (1968) firent date, car le burlesque demeurait encore une terre peu abordée. Et sa grande découverte fut la remise à la lumière de l’immense Charley Bowers, alors totalement disparu des mémoires, aujourd’hui installé à sa juste place, parmi les meilleurs (8).
En cherchant un peu, on doit pouvoir trouver Le 24 août 1939, suivi de 41-42, recueil de textes édité par Joëlle Losfeld (bon sang ne saurait mentir), n’ayant que peu à voir avec le cinéma, mais tout avec l’itinéraire politique et poétique de Raymond Borde. L’Extricable a-t-il été réimprimé ? On ne sait. Mais faisons-nous plaisir en en citant les dernières lignes, toujours exaltantes après soixante ans : "Oui, lâchez tout, aujourd’hui comme hier. Lâchez la cage de fer. Prenez cette rue grise, cette venelle fendillée qui coule n’importe où, sous vos fenêtres. Prenez-la et regardez-la. Elle mène au flamboiement, au crépuscule-aurore, à l’explosion des formes, à la violence de l’amour. Il ne s’agit que de fermer vos yeux poncés par l’habitude, pour les rouvrir sur l’autre côté".
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°420-421, mars 2023
1. Et on doit dire que les multiples ouvrages qui ont été écrits depuis sur le sujet n’ont pas remis en question la finesse de ses analyses, au contraire.
2. Collection Premier Plan, Serdoc, 1962
3. Les projections "sous les étoiles" ne sont pas une invention contemporaine. Et qui n’a pas connu la saveur de ces séances (l’hiver dans le bistrot local, l’été dans sa cour) ne peut savoir ce qu’était un public vraiment populaire.
4. Même si d’autres mentors existaient, comme Jean-Louis Chéray, qui accueillait en son Studio Parnasse, la crème des vrais cinglés de cinéma, Jean Eustache, Bernard Tavernier, Paul Vecchiali, avant qu’ils ne se saisissent d’une caméra.
5. Entre autres, Laurent Mannoni, Histoire de la Cinémathèque française (Gallimard, 2006) ; Patrick Olmeta, La Cinémathèque française de 1936 à nos jours (CNRS, 2000) ; sans oublier Pierre Barbin, La Cinémathèque française 1936-1986. Inventaire et légendes (Vuibert, 2005).
6. On peut en découvrir la liste (au moins ceux parus dans des revues de cinéma) en recourant au site Calindex, exhaustif sur ce plan.
7. Par exemple, Les Cinémathèques (Lausanne, 1983), La Cinémathèque de Toulouse (Lyon, 1984) ou La Crise des cinémathèques… et du monde (Lausanne, 1997, co Freddy Buache).
8. Avec Louise Beaudet, Charles R. Bowers ou le mariage de l’animation et du slapstick, (Montréal, 1980) et Du nouveau sur Charley Bowers (Archives n° 3, janvier-février 1987). André Breton a fait figurer It’s a Bird (1930), dont il ne connaissait pas l’auteur, parmi les rares films surréalistes notables.
Christophe Gauthier & Natacha Laurent, Raymond Borde, une autre histoire du cinéma, préface de Pascal Ory, Toulouse, Privat, 2022, 268 p.