par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°424-425, septembre 2023
Thibaut Bruttin, "La Soupe aux choux" de Jean Girault, Yellow Now, 2023.
L’auteur a pris la peine de sous-titrer son ouvrage : "Un ovni dans l’histoire du cinéma français". Sentiment partagé par les quelques spectateurs courageux qui ont vu La Soupe aux choux par devoir, en décembre 1981. Pour dire vrai, ce n’est pas par amour de Louis de Funès (second rôle génial, qui nous a indisposés dès qu’il a changé de catégorie, à la fin des années 50) que nous avions subi l’épreuve, mais par intérêt pour Christine Dejoux, étonnante actrice de la bande à Sotha & Romain Bouteille (sa prestation dans L’Apprenti salaud de Michel Deville, en 1977, était mémorable) et qui atteignit là, hélas, le sommet de sa filmographie, en termes de public mesuré.
Quant au reste, Louis de Funès + Jean Carmet + Jacques Villeret, dirigés par Jean Girault, sur un scénario de LdF & Jean Halain, son homme-lige, nous donnait plutôt envie de passer au large. Nonobstant, le film ne fut pas le pire que nous vîmes en ces belles années - mais jamais le désir ne nous est venu depuis, malgré notre sympathie pour les romans de René Fallet (auteur ici adapté) de vérifier notre impression première. Et si parmi la critique, l’acteur a ses amateurs (on l’a vu à l’occasion de la récente exposition de Louis de Funès à la Cinémathèque française), aucun ne s’était encore lancé dans une étude de La Soupe aux choux.
Ainsi, découvrir que des gens d’aussi bonne compagnie que les éditeurs belges de Yellow Now considèrent comme nécessaire d’ouvrir leur belle collection "Côté Films" à une œuvre de ce calibre nous interpelle, comme on disait jadis. D’autant que le film n’est pas abordé à la blague, en un clin d’œil connivent entre initiés familiers du mauvais goût sublime, mais sérieusement, comme ceux de Chantal Akerman, Max Ophuls ou Akira Kurosawa et la quarantaine d’autres au catalogue.
Ouvert avec méfiance (sur quels chemins l’auteur va-t-il nous mener ?), l’ouvrage se révèle très vite digne d’intérêt. D’abord parce que le titre du chapitre initial, "Un film mérite des égards", recoupe une de nos certitudes : oui, un film, qu’il soit signé Ingmar Bergman ou Ed Wood Jr., est un objet qui demande à être examiné et dont on doit pouvoir tirer quelque chose, en positif ou en négatif. Question de méthode(s).
Thibaut Bruttin ne se penche pas sur La Soupe aux choux avec commisération, histoire de faire son intéressant et de prouver qu’on peut sortir de Sciences Po et tremper ses mains dans le cambouis populaire. Il le fait au plus près, de façon sérieuse et à ras de son sujet - la seule position correcte qui permette de "renouveler le regard", ainsi qu’il le précise, sur un film "qui vaut mieux que les caricatures qui en sont faites".
Et lorsqu’il écrit, en préambule, p. 20, qu’il s’agit (on résume) "d’une adaptation fidèle du roman […], d’un grand pari pour Louis de Funès, dans un rôle de composition inédit […], d’un hymne au langage […), d’un méli-mélo de temporalités étirées ou accélérées (…), d’un portrait de femme qui défie les codes (…] et d’une œuvre à message qui dit l’amour du terroir […]", on est prêt à suivre sa démonstration - tout en se demandant si l’on n’est pas là devant une production du Collège de ‘Pataphysique, section Oucipo (OUvroir de CInématographie POtentielle).
Provocation (l’auteur ne s’en défend pas) ou non, le fait est que les arguments qu’il déploie ont de quoi troubler nos certitudes, pas tant sa juste analyse de l’univers de René Fallet - écrivain qui vaut en effet mieux que l’image toute faite qu’on lui colle, copains d’abord, beaujolais nouveau, bredins de village et autre franchouillerie - que la description des efforts de Louis de Funès pour mener à bien un projet (six mois d’écriture avec Jean Halain) qui le sortirait, espérait-il, de la série toxique des "Gendarme". Idem pour l’étude de ses rapports avec les deux autres héros, Jean Carmet et Jacques Villeret - et surtout avec, la Francine (Christine Dejoux), qui échappe totalement aux portraits en deux dimensions des épouses funésiennes dont Claude Gensac était l’archétype.
Laissons aux lecteurs le plaisir de découvrir le reste dans le détail, d’autant qu’un cahier d’une cinquantaine de pages permettront à ceux d’entre eux qui n’ont jamais vu le film (éventualité rare après tant de passages à la télévision) de découvrir ses personnages en action. Laissons également à l’auteur la conclusion : "Un film unique dans la filmographie de Louis de Funès, singulier dans le cinéma populaire français et original dans le cinéma en général".
Malgré le brio de Thierry Bruttin, nous n’en sommes pas tout à fait certains. Mais l’ouvrage est un exercice exemplaire d’étude analytique, qu’on souhaiterait voir appliqué aussi soigneusement sur bien d’autres titres. En bonus, un entretien avec François Ruffin, une élégie à Jacques Villeret, et last but not least, dix pages d’un dialogue socratique signé Olivier Smolders, tout à fait représentatives du mauvais esprit qu’on lui connaît (1). Belle façon de supporter l’arrivée de l’automne.
Lucien Logette
Jeune Cinéma n°424-425, septembre 2023
1. Dans "À côté", autre collection de Yellow Now, le même vient de publier une Modeste proposition pour un précis de flatulence, sans rapport avec le cinéma, mais qui ravira les amateurs de Rabelais et tous "les buveurs très illustres et vérolés très précieux", qui sauront "en rompre l’os et sucer la substantifique moelle"…
Thibaut Bruttin, "La Soupe aux choux" de Jean Girault, Crisnée, Yellow Now, coll. Côté Films #45, 2023, 144 p.