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Eisner, Lotte H. & Grohmann, Martje (livre)
J’avais jadis une belle patrie (2022)
publié le dimanche 13 avril 2025

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°422, mai 2023

Lotte H. Eisner, J’avais jadis une belle patrie, Marest, 2022.


 


On se souvient que Werner Herzog, apprenant en novembre 1974 que Lotte Eisner était malade, avait fait à pied le chemin de Munich à Paris, certain que cet acte sauverait son amie - mission accomplie ; son journal de bord au fil des routes, Sur le chemin des glaces, fut publié par P.O.L. en 1988.

On conçoit qu’il ait tenu à préfacer l’ouvrage publié récemment par l’éditeur Marest, d’autant que c’est sa première épouse, Martje Grohmann, qui a mené les entretiens avec celle qui fut l’âme de la Cinémathèque française dans sa période historique. Ses souvenirs sont accompagnés d’extraits d’articles qu’elle écrivit dans le quotidien Film-Kurier de 1927 à 1933 et de ses livres célèbres L’Écran démoniaque (1952), F.W. Murnau (1964), et Fritz Lang (2005).

Avec beaucoup d’humour, un humour parfois assez cinglant, elle raconte sa jeunesse à Berlin (elle y naquit en 1896, dans une famille juive aisée du quartier de Tiergarten) où, après son doctorat en Art et Archéologie, elle mena une vie intense dans une période d’effervescence artistique extrême. Elle y fréquente Max Reinhardt et les théâtres d’avant-garde, les spectacles politiques et expressionnistes, passant du nationalisme au communisme. Elle rencontre Bertolt Brecht, Joséphine Baker, Louise Brooks, Georg Wilhelm Pabst, Kurt Weill et Fritz Lang. En 1927, dit-elle, "je manifestais pour Sacco et Vanzetti et chantais "L’Internationale".

En 1933 elle quitte l’Allemagne nazie - sa mère sera déportée à Terezin -, pour se réfugier en France. Refuge fragile, puisque, en tant qu’Allemande, elle est internée en 1940 par l’administration de Vichy au camp de Gurs. Elle parvient à s’en échapper, arrive à Paris et change d’identité sous le nom de Louise Escoffier. C’est alors qu’elle apprend par la presse l’existence de deux jeunes hommes, Henri Langlois et Georges Franju qui sauvent des films muets. Elle s’empresse de prendre rendez-vous avec eux au Café Wépler, place Clichy. C’est ainsi que commence une longue et belle amitié cinématographique au sein de la Cinémathèque française pendant quarante ans.
Durant la guerre, Henri Langlois lui propose d’inventorier les films qu’il avait mis à l’abri grâce à Yvonne Dornès, dans le château de Beduer près de Figeac. Elle raconte qu’elle y a trouvé notamment les bobines du Dictateur de Charlie Chaplin (1940) qu’elle a dissimulées avec de nombreuses autres dans les oubliettes du château. Elle reproche à Georg Wilhelm Pabst de ne pas avoir quitté l’Allemagne en 1933 et d’avoir réalisé durant ces années sombres, des films insipides et complaisants, raisons pour lesquelles, dit-elle, il n’a pas donné ses archives à la Cinémathèque mais au musée du Cinéma de Munich. Elle évoque souvent avec une admiration affectueuse son frère Fritz, érudit passionné par Heinrich Heine, dont il publia quatre volumes de lettres et de commentaires. Elle relate bien sûr, avec quelques détails amusants, "L’Affaire Langlois" et son remplacement au poste de directeur de la Cinémathèque par Pierre Barbin en février 1968, le comité de défense présidé par Jean Renoir et la réaction immédiate de l’ensemble des donateurs, réalisateurs et collectionneurs qui reprennent leurs droits et interdisent toutes exploitations par la nouvelle direction. On connait la suite, la réintégration de Henri Langlois et l’installation d’un musée du Cinéma dans le palais de Chaillot.

Lotte Eisner devient conservatrice en chef de la Cinémathèque. C’est un destin remarquable qu’elle raconte avec fantaisie, bonheur et plaisir. Car elle fit beaucoup pour l’institution : bon nombre des trésors, aussi bien films que documents, viennent de ses recherches. C’est elle qui rapporte, parmi de nombreuses autres raretés, l’androïde de Metropolis, la maquette de Hermann Warms pour le Cabinet du Dr Caligari, les décors de Max Douy fabriqués pour Jean Renoir, Jacques Becker, Henri-Georges Clouzot, Jean Grémillon, les films de Erich von Stroheim, Carl Dreyer, Luis Buñuel, Kenneth Anger.
Le livre est passionnant et drôle, foisonnant d’anecdotes et d’emportements évoqués à l’envi en dépit du récit chronologique.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°422, mai 2023


Lotte Eisner, Ich hatte einst ein schönes Vaterland - Memoiren, préface de Werner Herzog, Munich, Deutscher Taschenbuch Verlag, 1988. Avec Martje Grohmann, J’avais jadis une belle patrie, traduction Marie Bouquet, Paris, Marest éditeur, 2022, 432 p.



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