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Gosford Park (2001)
de Robert Altman
publié le dimanche 19 avril 2015

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°274, mars 2002

Oscar 2002 du Meilleur scénario

Sortie le mercredi 20 mars 2002


 


Gosford Park est un film 100 % altmanien. L’intrigue, qui réunit un groupe de plus de trente protagonistes, est construite en séquences d’improvisation où les acteurs réagissent à des situations collectives et Robert Altman, avec sa batterie de caméras, observe, sélectionne, puise ce qui lui semble bon comme un adepte de cinéma-vérité. Ce qui est nouveau, c’est le genre adopté, un film de détection à la Agatha Christie, dont la totalité des codes est respectée puis subtilement annulée. Le contexte est anglais, un château serti dans la campagne, où une société appartenant à la gentry se réunit pour une partie de chasse, servie par une armée de domestiques et quelques extras, tous personnages joués par l’élite du théâtre anglais. On pense à Un mariage (1978) plus qu’à Nashville (1975), vu la cohérence du groupe et la rigidité de ses règles. Ce qui est anomal par rapport au genre, c’est la ligne de démarcation nette comme un fil rouge entre maîtres et valets, deux monde répartis l’un à l’étage, l’autre au rez-de-chaussée, et les deux types d’escaliers qui donnent accès au monde d’en haut : le majestueux destiné aux invités, celui de service réservé aux serveurs et qu’empruntent quelques passeurs de frontières. Un cinéma de chambre aux dimensions énormes.


 


 

Robert Altman s’est fixé une règle arbitraire : chaque séquence du haut, quand les maîtres sont en représentation ou saisis dans leur intimité, comporte un domestique qui sert, regarde, écoute et surprend. Chaque feinte, chaque silence, chaque regard est capté par celui-ci, souvent un extra plus curieux que les permanents, et répercutés à travers le filtre de sa subjectivité. Ce qui a étonné la petite chambrière débutante ou le majordome reçoit son explication à la tablée commune où dans la chambre partagée la nuit. On pense bien sûr aux deux mondes de La Règle du jeu (1939), sans les courses-poursuites d’un Modot jaloux, ni la partie de chasse qui n’aura pas lieu. Mais comme chez Jean Renoir, c’est bien la transgression des règles imparties à chaque monde qui constitue le déclencheur dramatique.


 


 

Le prologue instaure les codes du policier à l’anglaise : la campagne est bien peignée, le château est à tourelles, les trois Rolls-Royce s’arrêtent au pavillon des gardiens avec les invités, un couple ami, une vieille tante désargentée. Tandis que la nouvelle femme de chambre dépose les bagages au pavillon, un premier détail détonne : elle a reconnu une star du muet et un chanteur de charme (on est en 1932). Un silence glacé, un haussement de sourcil sont la seule réponse de la vieille tante à l’impertinence de la jeune fille. L’autre code obligé est l’arrivée du policier local, mastoc et obtus (un Stephen Fry inattendu), qui respecte la gentry, se sent plus à l’aise au rez-de-chaussée et se fait rappeler à l’ordre par son subalterne. Quand vient la séquence de révélation, elle est tellement rapide qu’elle s’efface par la surprise du dernier plan.


 


 

Dans l’impossibilité de résumer les allées et venues, les échanges de regards, les silences devant un geste déplacé, les allusions hermétiques, les propos que se permettent les hommes à l’heure du porto et leur compagnes à celle du thé, on peut se permettre de dévoiler la belle invention de Robert Altman et de son scénariste, sachant que le plaisir de raconter n’abolira pas celui du spectateur prévenu. Ils ont inséré dans leur tableau de groupe, comme un morceau d’étoffe dans un tableau de George Braque, deux figures réelles. Ivar Novello encore célébrissime en 1932, une sorte de Ramon Novarro anglais, vedette des opérettes à la mode. L’autre est la figure du producteur de la série Charlie Chan. Ivar Novello est celui qui détonne au château, s’enferme dans ses morceaux de piano et ses tours de chant, ennuie ses hôtes qui l’ignorent, mais émerveille la domesticité qui se rassemble aux portes et se met à danser, tout âge, toute hiérarchie, tout sexe oubliés.


 


 

La présence du producteur de Charlie Chan est encore plus dérangeante parce qu’il est américain et s’étonne à haute voix des mœurs étranges des indigènes, commente la hiérarchie des couverts, les codes des vêtements, l’autogestion du breakfast. Il est venu avec Ivar Novello pour se documenter sur les habitudes anglaise, une sorte de repérage pour son prochain film, Charlie Chan à Londres. Il passe son temps au téléphone pour discuter avec son agent de la vedette du film, Claudette Colbert ou Clara Bow. C’est une action miniature qui, lourde de ses références, relègue l’immense film de Robert Altman au rôle d’une petite recherche préalable. Un effet à la Bertrand Tavernier, succulent et pimenté, du fait que l’acteur qui joue l’Américain est aussi celui de Robert Altman. Autre effet satisfaisant, il fait disparaître par ses inventions et son style les petits trucs clinquants et chic des huit femmes de François Ozon.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°274, mars 2002


Gosford Park. Réal : Robert Altman ; sc : Julian Fellowes, d’après R.A. et Bob Balaban ; ph : Andrew Dunn ; mont : Tim Squyres ; mu : Patrick Doyle ; déc : Anna Pinnock. Int : Michael Gambon, Kristin Scott- Thomas, Camilla Rutherford, Maggie Smith, Charles Dance, Tom Hollander, Jeremy Northam, Alan Bates, Helen Mirren, Emily Watson, Derek Jacobi (USA 2001, 137 mn).



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