par René Prédal
Jeune Cinéma n°416, été 2022
Sélection officielle En compétition du Festival de Cannes 2022
Sortie le mercredi 25 mai 2022
Première séquence : dans un futur non daté mais aux lueurs glauques baignant des décors détritiques rouillés post-apocalyptiques, une mère étouffe son fils jusqu’à ce que mort s’ensuive, parce qu’il venait de dévorer un gobelet en plastique.
La dernière scène sera l’autopsie obscène de son cadavre donnée en représentation publique : une fois le corps éventré, on y trouve des déchets industriels synthétiques de toutes sortes, à moitié digérés par des viscères poisseux gonflés de sucs gastriques infects.
Entre temps, on aura compris que l’Homme est en train de muter, perdant son humanité pour s’adapter à une nature située entre retour à la bestialité et recomposition de sa chair et de son sang avec des compléments de machines-outils et de dégoutantes matières inertes.
L’idée du film est de suivre cette évolution chez un couple d’artistes célèbres adeptes de performances consistant à opérer à vif Saul Tenser (Vigo Mortensen), capuchonné de noir et malade qui, par volonté douloureuse, crée au cœur de ses entrailles des organes nouveaux. Sa partenaire Caprice (Léa Seydoux) les extrait chirurgicalement en ouvrant le corps du patient éveillé face aux spectateurs. Ces morceaux de chair sont alors tatoués (signés) et vendus comme œuvre d’art.
Bientôt s’organise un "concours de beauté intérieure" - d’entrailles en évolution organique - parmi plusieurs sectes légalistes ou déviantes, accompagnant ou anticipant cette formidable transformation, qui seule semble pouvoir sauver le genre humain de la disparition.
Progressivement, ces ouvertures de corps, blessures, gluants charcutages internes, procurent un nouveau désir générateur de jouissance vouant "le vieux sexe" à un érotisme obsolète. Comme on le voit, d’exhibitions spectaculaires de freaks fantaisistes aux expériences scientifiques les plus horrifiantes, David Cronenberg excelle, dans le domaine profondément dérangeant du fantastique corporel auquel il a déjà consacré bien des films, à illustrer de trouvailles visuelles sidérantes des scénarios d’un culot monstre et d’une richesse sémantique extravagante.
Les Crimes du futur brasse transhumanisme, art contemporain dévoyé, technologie, écologie et hallucinations cauchemardesques, dans une dissertation folle sur les limites, les interdits et les tabous. Le choc est rude.
René Prédal
Jeune Cinéma n°416, été 2022
Les Crimes du futur (Crimes of the Future). Real, sc : David Cronenberg ; ph : Douglas Koch ; mont : Christopher Donaldson ; mu : Howard Shore ; déc : Carol Spier ; cost : Mayou Trikerioti. Int : Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart, Scott Speedman, Don McKellar, Tanaya Beatty (Canada-Grèce, 2022, 107 mn).