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Évaporation de l’homme (1967)
de Shohei Imamura
publié le jeudi 8 mai 2025

par Jacques Chevallier
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002

Sorties les mercredis 13 mars 2002 et 3 août 2011


 


Lorsque Shohei Imamura réalise L’Évaporation de l’homme, en 1967, il a 41ans et il s’est déjà affirmé comme un cinéaste cherchant à la fois à démasquer les réalités japonaises et à disloquer les genres et les codes des représentations qu’en donne le cinéma de son pays. Trois longs métrages de fiction témoignent tout particulièrement de cette double ambition : Cochons et cuirassés (1961), La Femme insecte (1963), Désir meurtrier (1964). Mais le cinéaste, qui a créé sa propre société de production pour assurer son indépendance, s’est également intéressé au documentaire, notamment à l’occasion d’une enquête sur la vie des mineurs du Kyushu. En 1967 donc, il tourne en noir et blanc ce qui semble être un documentaire, voire même une expérience relevant du "cinéma direct", alors en plein essor.


 

À l’écran, une équipe de tournage avec Shohei Imamura lui-même enquête sur la disparition d’un certain … Oshima. Qu’est-il devenu ? Qu’en pensent ses proches ? Pourquoi cette "évaporation" ? Ce phénomène - comme celui du suicide - est alors répandu dans la société japonaise, et l’on pourrait penser que le cas traité par le détective-cinéaste donne lieu à une enquête de portée générale, sociologique en somme. Il n’en est rien. À la faveur des questions répétées posées aux protagonistes et aux témoins de cette mystérieuse affaire, à l’écoute aussi des interventions de la musique dans le récit, on constate très vite que l’évaporation est celle d’un homme dont la banalité (un agent commercial qui s’est envolé avec quelque argent "emprunté" à sa société) n’est qu’apparente.


 

En réalité cet inconnu (il le restera) est l’objet de propos contradictoires et surtout d’une confrontation passionnée, haineuse souvent, entre trois femmes : sa fiancée, la sœur de celle-ci, maîtresse probable du disparu, et sa mère. Plus l’enquête documentaire se développe, plus elle se rapproche de la dramaturgie d’une œuvre de fiction. Mais elle y bascule carrément lorsque Shohei Imamura, dans les dernières séquences, révèle qu’il est en train de tourner dans un studio dont il fait éclairer le plateau et démonter les cloisons factices. Sa voix off commente sobrement l’absence de solution de continuité entre fiction et réalité. Son film est "une fiction mais c’est également une histoire réelle sur les disparitions au Japon". Aussi bien la fiancée et sa sœur jouent-elles leurs propres rôles… Est-ce là, pour Shohei Imamura, une façon d’illustrer l’ambiguïté de la relation entre réalité et illusion ? Ou n’est-ce pas plutôt, tout simplement, la volonté, ici démonstrative, de faire tomber la barrière censée les séparer ?… Clap de fin : "Le film est fini, dit la voix du réalisateur, mais la réalité continue".


 

Tourné en noir et blanc, touffu, répétitif, L’Évaporation de l’homme a tout d’un film expérimental et rien d’une œuvre aboutie. Il aide à comprendre ce qui sous-tend tout le travail singulier du cinéaste : l’approche à la fois naturaliste et fantastique du réel, l’association du tragique et du comique, de l’absurde et du rêve, etc. Y compris dans les derniers films que nous avons vus sur nos écrans - vus et aimés : L’Anguille (1977) et De l’eau tiède sous un pont rouge (2001).

Jacques Chevallier
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002


L’Évaporation de l’homme (Ningen jôhatsu). Réal, sc : Shohei Imamura ; ph : Kenji Ishiguro ; mu : Toshiro Mayusumi ; mont : Mutsuo Tanji. Int (dans leurs propres rôles) : Shohei Imamura., Shigeru Tsuyuguchi, Yoshie et Sayo Hayakawa (Japon, 1967, 130 mn).



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