par Maurizio Borgese
Jeune Cinéma n°199, février 1990
Sélection officielle de la Mostra de Venise 1989
Sorties les mercredis 29 novembre 1989 et 3 septembre 2025
Michele Apicella, personnage qu’on retrouve dans tous les films précédents de Nanni Moretti, et toujours interprété par le même réalisateur, est cette fois-ci un joueur de water-polo et un fonctionnaire du Parti communiste italien. Tout le film tourne autour de sa double identité. En fait, pour Michele, il s’agit de reconstruire son identité car, au début, il perd la mémoire dans un banal accident de voiture. Traîné par ses coéquipiers, Michele part pour un déplacement sportif sans savoir où il va. Pendant un très long voyage, un entraîneur un peu pathétique donne inlassablement des conseils tactiques à une équipe distraite. Michele se rend compte qu’il est un joueur de water-polo. Le soir, seul dans sa chambre d’hôtel, il relit un vieil article écrit par lui-même à l’époque de son engagement politique. Frappé de stupeur, il se souvient d’être un communiste. Le lendemain, le match a lieu dans une atmosphère paisible, un peu anonyme. Les deux équipes s’affrontent en plein jour, face à un petit groupe de spectateurs. L’action du film se cristallise autour du bassin.
L’équipe de Michele est vite dominée par ses adversaires ; les schémas et les avertissements suggérés par l’entraîneur s’avèrent inutiles. À ce moment-là, Nanni Moretti se déchaîne. Non pas le Moretti acteur puisque Michele Apicella ne joue pas encore, il est confus et se promène autour du bassin à la recherche de bribes de mémoire. C’est le Moretti réalisateur qui commence à donner au film un rythme plus soutenu, à élargir le sujet. Le ton comique et amusant devient âpre, mordant, taché d’une amère ironie. Tout d’abord, Nanni Moretti brise la continuité spatiale et temporelle du récit. Michele autour de la piscine rencontre des gens qui le reconnaissent, le suivent, d’autres qui le poursuivent en essayant de lui parler. Le cinéaste peut ainsi se permettre des interruptions, des digressions, des retours en arrière. Un syndicaliste talonne Michele pour lui expliquer son opinion sur la crise du parti. Deux représentants d’un courant adverse l’embêtent tout le temps en lui offrant des gourmandises. Un catholique insiste pour lui présenter le théologien qui lui a changé la vie. Un vieux camarade lui rappelle les épisodes de violence au lycée. Une journaliste l’interroge pour écrire le portrait de sa vie publique et privée. Harcelé par ces gens, Michele fait un effort considérable pour reconstruire son passé, mais encore étourdi par le vide de mémoire, il lui arrive parfois de s’assoupir. Alors les bruits des joueurs dans l’eau le ramènent aux souvenirs d’enfance, tantôt doux, tantôt cruels, à son premier contact avec l’eau sous l’œil confiant de la mère.
Tous ceux qui le rencontrent font des mystérieuses allusions à la journée de mardi. C’est seulement vers la fin que Michele se souvient qu’il n’est pas simplement un inscrit, mais qu’il est un haut fonctionnaire du parti communiste et que le mardi précédent, il a participé à une tribune politique à la télévision pour expliquer le programme du parti en vue des élections imminentes.
Nanni Moretti autour du match de water-polo constitue un grand puzzle : les moments de la vie de Michele, ses souvenirs d’enfance, ses expériences de jeune militant se mêlent aux rencontres qu’il fait, aux extraits de la tribune politique, aux séquences dramatiques du film Le Docteur Jivago (1) qui passe à la télévision dans un coin du bassin. Il ne veut pas recréer un climat véridique. La durée du match est extrêmement dilatée. Imperceptiblement, on passe du jour à la nuit, dans une atmosphère animée, avec un public nombreux qui soutient les équipes. Surtout, Nanni Moretti remodèle le décor pour pouvoir insérer ses digressions. Dans un coin de la piscine, il situe un kiosque, comme à Ici plage, où le barman suit anxieusement le film Docteur Jivago. Un peu plus loin, à côté des tribunes, on découvre un petit appartement où Michele retrouve sa fille en train d’étudier. Ailleurs, peut-être derrière le vestiaire, un bassin plein de pancartes publicitaires pour toutes sortes de gourmandises, où Michele plonge pour fuir les bavardages du syndicaliste.
Conduits par Nanni Moretti, nous nous promenons dans ce décor un peu fantastique et ce n’est pas surprenant si parfois, en suivant Michele, il nous semble reconnaître les thermes de Huit et demi, (2), et nous apercevons l’ombre du réalisateur Marcello qui erre lui aussi, entre souvenirs et rencontres, à la recherche du sujet de son film. Nanni Moretti, comme Marcello, tâtonne à la recherche d’un sujet. Voilà donc le water-polo, parce que c’est un sport qu’il a pratiqué pendant lontemps ; le Parti communiste parce que, comme il le dit lui-même, il fait toujours partie des dix millions d’Italiens qui, plus par désespoir et affection que par conviction, restent fidèles au parti. Mais le cinéaste va bien au-delà de tout ça : il s’interroge, il parle de tout ce qu’il déteste le plus dans cette société. Palombella rossa se révèle alors un portrait inspiré de la société italienne. Dans cette piscine plusieurs choses remontent à la surface : le manque d’utopies communes, la superficialité du langage, le pouvoir bête des médias, le professionnalisme répandu qui cache faiblesses et angoisses inquiétantes.
On retrouve chez le cinéaste la force, le sens de la provocation, parfois les mêmes préoccupations que Pier Paolo Pasolini essayiste. Une de ses obsessions concerne le langage, son manque de pureté et de sincérité. Et comme lui qui, face aux ravages de la société de consommation, proposait paradoxalement l’abolition de l’école obligatoire et de la télévision, Nanni Moretti, face au pouvoir incontrôlé des médias crie qu’il faut lutter contre le journalisme. À la journaliste qui l’interviewe, après quelques questions imbéciles, Michele hurle presque angoissé : "Mais comment parlez-vous ? Qui parle mal, pense mal, vit mal !". Et quand la journaliste insiste avec ses expressions à la mode, exaspéré, il la gifle. Il blâme tout le monde. Ainsi devant l’entraîneur qui s’égosille tout le temps, utilisant un langage autant frénétique que mystérieux, Michele, hagard, se demande "Mais de quoi parle-t-il ? D’un sport ? Mais quel sport ?" Et quand un adversaire, à la suite d’une phase de jeu enflammée, lâche que le water-polo n’est pas un sport pour jeunes filles, Michele, à nouveau irrité, lui donne un coup de poing et se fait expulser.
Nanni Moretti utilise remarquablement la métaphore, le symbole et va toujours au-delà de la chose représentée. Souvent les allusions sont crachées au spectateur d’une façon directe à travers les réactions verbales de Michele. Les dialogues se révèlent alors très importants, mais jamais on n’a l’impression qu’ils prennent le dessus dans le déroulement de l’histoire.
Le cinéma de Nanni Moretti refuse les effets spectaculaires. Sa mise en scène est toujours essentielle et chaque élément doit servir à une meilleure compréhension du récit. Pour le cinéaste, l’image demeure importante. Ainsi, c’est grâce à la force émotionnelle de ses images, à ses expressions d’acteur, qu’il réussit à lier d’une façon exemplaire ses souvenirs d’enfance à la crise existentielle de Michele, jusqu’à arriver aux difficultés du PCI. C’est un des moments forts du film : du visage menaçant du professeur de natation qui engueule l’enfant, on passe à Michele paniqué qui plonge dans l’eau. Il sort puisqu’il a oublié le collyre. Il rentre mais il oublie ce qu’il doit faire. Il s’approche de l’entraîneur et demande des conseils. Finalement, il se jette dans la bagarre du match, prend possession du ballon, a la possibilité de contre-attaquer. Mais, inexplicablement, il se bloque, il n’arrive pas à nager, il a peur du grand bain. Désespéré, pathétique, il hurle qu’il ne peut pas avancer (le PCI non plus), qu’il y a le grand bain au centre (le PCI n’arrive pas à conquérir le centre).
Dans toute la séquence finale, les images créées par Nanni Moretti acquièrent un véritable pouvoir incantatoire. Michele est chargé de tirer le penalty décisif. Mais une fois de plus Nanni Moretti dilate le temps de l’action. D’un gros plan de la tête de Michele qui flotte, pensif, dans l’eau, on passe à une vision plus large du bassin. Dans un silence soudain, les joueurs sortent de l’eau. Spectateurs, arbitre, entraîneur, joueurs, tous se dirigent lentement vers le kiosque pour suivre la fin du Docteur Jivago. Il nous plonge complètement dans le drame qui va s’accomplir. On oublie la piscine, le match, d’autres voix retentissent. Et Michele, bien qu’il connaisse l’histoire par cœur, ne peut pas s’empêcher de lancer un cri désespéré lorsque Jivago perd pour toujours la femme qu’il aimait. Rentré dans l’eau, il rate le penalty par excès de raisonnement. Michele, il le dit lui-même, n’est pas satisfait. Non pas de l’équipe qui a bien joué, mais de la vie. Le film pourrait bien se terminer sur cette note de regret, sur la difficulté de Michele, de Nanni Moretti, de nous tous à vivre dans le monde d’aujourd’hui. Mais le cinéaste garde l’espoir et il nous ramène à nouveau dans son monde fantastique. Une foule de curieux descend une colline et s’approche de la voiture de Michele sortie de la route. Un soleil en carton-pâte monte doucement dans le ciel. Tout le monde le fixe, tend la main et reste immobile. Entre la foule on reconnaît Michele enfant. Tendre, touchant, il est le seul qui sourit. Il se couvre les yeux, il perd un peu l’équilibre.
Maurizio Borgese
Jeune Cinéma n°199, février 1990
* Cf. aussi "Entretien avec Nanni Moretti", Jeune Cinéma n°199, février 1990.
1. Le Docteur Jivago (Doctor Zhivago) de David Lean (1965).
2. Huit et demi (Otto e mezzo) de Federico Fellini (1963).
Palombella rossa. Réal, sc : Nanni Moretti ; ph : Giuseppe Lanci ; mont : Mirco Garrone ; mu : Nicola Piovani. Int : Nanni Moretti, Silvio Orlando, Mariella Valentini, Asia Argento, Eugenio Masciari, Mario Patanè, Antonio Petrocelli, Gabriele Ceracchini, Mauro Maugeri, Raoul Ruiz (Italie, 1989, 89 mn).