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Moretti, Nanni (né en 1953) (e)
Conférence de presse, Mostra de Venise 1989
publié le jeudi 16 mai 2019

Jeune Cinéma n°199, février 1990
À propos de Palombella Rossa (1989)


 


Jeune Cinéma : Il semble que, par rapport au type de récit cinématographique, avec Palombella Rossa, vous retournez au courant de Je suis un autarcique (1) et Ecce Bombo (2).

Nanni Moretti : Je ne pense pas que dans ma filmographie on puisse parler de courants différents. Surtout, je ne veux pas faire des films de chantage. Il y a deux façons pour exercer un chantage sur le public : la première est de faire des films flagorneurs ; la deuxième est de parler du sujet important. Ainsi, la critique laisse tomber toutes les catégories esthétiques. Il lui faut voir et dire du bien du film simplement parce que le sujet est important. Après, peut-être que le film est horrible, tant pis, le thème est important... Personnellement, je ne suis pas intéressé par ce type de cinéma lèche-cul.


 

J.C. : On a eu l’impression que Palombella Rossa marque la fin du personnage de Michele Apicella.

N.M. : On me le dit à chaque film, puis, après quelques années, j’en fais un autre. À la fin de Ecce Bombo, je me trouvais face à une fille malade et je n’arrivais pas à sortir un mot. Dans Sogni d’oro (1981), je m’échappais face à la caméra. Dans Bianca (1983), j’allais en prison.Dans La messe est finie (1985), je partais pour la Terre de Feu. Dans Palombella Rossa, il y a un soleil en carton-pâte. Mais après, le personnage revient toujours. Je n’y peux rien, c’est lui qui décide.


 

J.C. : La phrase sur le Parti communiste répétée par le protagoniste : "Nous sommes pareils, mais différents", a-t-elle un ton affirmatif ou dubitatif ?

N.M. : Avec cette phrase, je me limite à poser un problème. Les questions d’identité des communistes sont toujours les mêmes au-delà des chiffres ou des pourcentages de voix qui peuvent changer. Donc le problème reste, mais, selon moi, on ne doit pas substituer le professionnalisme à une tension morale qui n’existe plus.


 

J.C. : En Italie, on réalise de plus en plus de films qui racontent des histoires typiquement italiennes, avec des personnages italiens et des acteurs qui parlent anglais pour pouvoir conquérir les marchés étrangers. Qu’est-ce que vous en pensez ?

N.M. : Dans ma vie, j’ai beaucoup de problèmes. Ça se voit dans mes films, dans ma façon de parler maintenant. Le seul problème que je n’ai pas est de penser, en faisant un film, à la réaction du public américain. Je vois beaucoup de réalisateurs qui restent totalement passifs et soumis aux logiques de leurs producteurs. Ces logiques productives ne sont plus des hypothèses productives mais deviennent des hypothèses expressives. Si un film, au lieu de coûter deux milliards de lires, en coûte douze milliards, il change complètement. Le budget augmente, le film devient hybride, le scénario fait le tour du monde, pour plaire à tout le monde, ne plaît plus à personne, le film n’a plus de racines, n’a plus aucun sens.


 

J.C. : Avez-vous déjà de nouveaux projets en tant que producteur et que pensez-vous des films italiens sortis cette saison ?

N.M. : En tant que producteur, l’ai des contacts mais rien de définitif. Je veux que le rapport entre réalisateur et producteur soit réciproque. J’aime bien être touché par la personnalité du réalisateur, par son scénario. Je n’aime pas produire des films quelconques, anonymes. Par exemple, dernièrement, un ami, qui est directeur de la photographie, a travaillé sur le premier film d’un jeune réalisateur. Je lui ai demandé comment ça s’était passé, comment était ce premier film. Il m’a répondu que le réalisateur s’en sortait honorablement, qu’il avait réalisé un film correct, moyen. Mais enfin ? Fait-on du cinéma tout simplement pour faire des films suffisants, acceptables ? Alors on ne fait pas de cinéma !
En ce qui concerne le renouveau du cinéma italien, je vous rappelle que le Sacher d’or, prix prestigieux créé par ma maison de production, a été décerné aux films suivants (3) : Mery per sempre de Marco Risi (meilleur film, scénario et acteur Michele Placido) ; Amori in corso de Giuseppe Bertolucci (meilleure actrice Amanda Sandrelli) ; I ragazzi di via Panisperna de Gianni Amelio (meilleure photographie et production) ; La gentilezza del tocco de Francesco Calogero ; Mignon è partita de Francesca Archibugi (meilleures premières œuvres) ; Stesso sangue de Egidio Eronico & Sandro Cecca (meilleur montage). Voilà les films italiens que j’ai aimés et qui m’ont intéressé. Je pourrais y ajouter le film de Ermanno Olmi, La Légende du saint buveur (4). J’ai vu tous les films italiens sortis cette année. À part les films que je viens de citer, je trouve tous les autres ou trop vulgaires, ou trop banals, ou trop flagorneurs.


 

J.C. : Pourriez-vous nous expliquer les inserts filmés sur votre engagement politique des années 70 ?

N.M. : Il s’agit tout simplement de quelques extraits de mon premier court métrage tourné en super 8, en 1973, et qui s’appelle La Sconfitta (La Défaite). À cette époque, j’avais déjà tout compris sur l’engagement politique, la gauche, le langage, etc.

J.C. : On a l’impression que dans vos films vous parlez au nom de votre génération ?

N.M. : Je ne fais pas de films sur commande de producteurs, ni de générations. Je pars de moi et puis j’espère arriver aussi aux autres, mais je ne veux pas représenter ma génération.

Propos recueillis par Maurizio Borgese
Conférence de presse de Venise, septembre 1989
Jeune Cinéma n°199, février 1990

* Cf. ausi "Palombella rossa", Jeune Cinéma n°199, février 1990.

1. Je suis un autarcique (Io sono un autarchico) de Nanni Moretti 1976.

2. Ecce Bombo de Nanni Moretti (1978).

3. Mery per sempre de Marco Risi (1989) ; Amori in corso de Giuseppe Bertolucci (1989) ; I ragazzi di via Panisperna de Gianni Amelio (1988) ; La gentilezza del tocco de Francesco Calogero (1987) ; Mignon è partita de Francesca Archibugi (1988) ; Stesso sangue de Egidio Eronico & Sandro Cecca (1988).

4. "La Légende du Saint buveur", Jeune Cinéma n°193, février 1989.


Palombella rossa. Réal, sc : Nanni Moretti ; ph : Giuseppe Lanci ; mont : Mirco Garrone ; mu : Nicola Piovani. Int : Nanni Moretti, Silvio Orlando, Mariella Valentini, Asia Argento, Eugenio Masciari, Mario Patanè, Antonio Petrocelli, Gabriele Ceracchini, Mauro Maugeri, Raoul Ruiz (Italie, 1989, 89 mn).



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