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Voyage de Chihiro (le) (2001)
de Hayao Miyazaki
publié le mardi 17 mai 2022

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002

Sélection officielle de la Berlinale 2002
Ours d’or du meilleur film

Sortie le mercredi 10 avril 2002


 


Le film de Hayao Miyazaki est un film électrisant, très supérieur à Mon voisin Totoro (1988) et à Princesse Mononoke (1997), qui raconte comment au cours une promenade en famille, la petite Chihiro et ses parents s’engagent dans un tunnel, et comment, à la sortie, les fantômes viennent à leur rencontre.


 


 

C’est le trajet initiatique d’une petite Alice au grand cœur dont la seule certitude est que la peur n’exclut pas le courage. Elle a quelques recettes pour le voyage, savoir retenir son souffle pour dépasser les zones dangereuses, ne pas s’empiffrer comme ses parents au pays des Lotophages et garder le souvenir de son nom.


 


 

Le second atout du film est une intelligente et légère fusion, ou plutôt contamination, des légendes ou mythes du monde : les nains du Grand Nord, les fées de Charles Perrault et des frères Jacob & Wilhelm Grimm, les belles et les bêtes, l’enfant chinois gros comme Hercule au berceau, les gourmands changés en pourceaux, etc.


 


 

La belle architecture est empruntée à Fritz Lang, architecture verticale qui sépare le monde d’en haut, avec ses dieux de plusieurs catégories, tout or et vases, coussins et voilures, lumière et brillance, et celui des souterrains où sont tolérés les humains, qui y perdent leur nom, pour les travaux d’esclaves. C’est le motif le plus riche en inventions graphiques, on pense aux enfers de Jérôme Bosch, l’abstraction en plus.


 


 

Le vieux contremaître sur sa bicyclette fixe a huit bras, comme une copie servile de Shiva, pour attiser le four béant, faire tomber sur les esclaves, tels de minuscules fourmis, les gros charbons orthogones d’un beau noir luisant, rappeler à l’ordre les fainéants. C’est aussi le geste encore contemporain de ces femmes d’Orient, qui filent ou tissent tout en tirant sur une corde pour bercer l’enfant endormi. Entre les deux mondes préposés aux portes et aux ascenseurs, les gardiens et videurs, corruptibles et corrompus et parfois distraits.


 


 

Ce qui est absolument original et troublant, c’est que la planète des deux est une planète d’eau dont le recyclage quand elle est sale est prêtée a une vieille sorcière. Au centre est un sauna accessible aux dieux riches, où chacun peut se défaire de sa boue ou de son vomi. Autour du sauna, des êtres informes avalent des plus petits, enflent, se déforment comme une baleine molle qui avale et recrache. Ce motif de la dévoration a pour contrepoint minuscule la cérémonie d’ouverture, un piège tendu aux curieux égarés sur la planète qui ont su franchir le tunnel et les ponts.


 


 

Un repas gratuit et gigantesque est offert. Les parents de Chihiro s’empiffrent, puisque c’est gratuit, et deviennent pourceaux, destinés à engraisser les dieux. Il y a dans la somptuosité des inventions graphiques quelques traits clairs et symboliques qui font penser aux inventions de La Grande Beuverie de René Daumal (1).
C’est aussi un beau film à usage enfantin.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°274, mars-avril 2002

1. Le roman de René Daumal, La Grande Beuverie (Gallimard, 1938) raconte le parcours initiatique d’un narrateur qui, après une soirée arrosée, s’aperçoit de la fragilité de la condition humaine et de la puissance trompeuse du langage.


Le Voyage de Chihiro (Sen to Chihuro no kamikakushi). Réal, sc : Hayao Miyazaki ; ph : Atsushi Okui ; anim : Masashi Ando, Kitaro Kosaka & Megumi Kagawa ; mont : Takeshi Seyama ; mu : Joe Hisaishi ; déc : Yoji Takeshige & Norobu Yoshida ; voix : Rumi Hiiragi, Miyu Irino, Mari Natsuki, Bunta Sugawara, Yasuko Sawaguchi, Takashi Naitō, Yumi Tamai, Ryūnosuke Kamiki (Japon, 2001, 125 mn).



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