Marcel Ophuls (1927-2025) est mort samedi dernier, le 24 mai 2025.
On connaît Marcel Ophuls pour deux raisons principales : son haut fait d’arme avec Le Chagrin et la Pitié (1969), et à cause de la célébrité de son père, Max Ophüls (1902-1957). Il en a toujours eu bien conscience d’ailleurs, puisque, quand il écrit son autobiographie, en 2014, à 87 ans, il l’intitule Mémoires d’un fils à papa.
Et, en effet, toute son œuvre (23 films, dont 8 téléfilms entre 1958 et 2013) est une sorte de reflet de son histoire tourmentée.
Cette histoire commence vraiment en 1933, à Berlin. Cette année-là, après avoir été l’assistant de Anatole Litvak en 1931 et réalisé un court et un long métrage en 1932, son père, Max Ophüls, a réalisé deux nouveaux longs métrages, Lachende Erben, et Liebelei qui est à l’affiche et est un succès prometteur. L’incendie du Reichstag a lieu la nuit du 17 février 1933. La famille est juive et ses parents sont des personnage publics, au théâtre puis au cinéma, depuis 1926 - sa mère est l’actrice Hildegard Wall. Ils doivent quitter le pays natal de façon urgente, et ils le font à regret. Marcel Ophüls a 6 ans.
Ils s’installent d’abord en France, y acquièrent la nationalité française. Et Max Ophuls y reprend une carrière, en France et en Italie, avec une douzaine de films entre 1934 et 1940. En 1940, la défaite française et l’occupation allemande obligent à un nouveau départ, interrompant le tournage d’un film en cours avec Louis Jouvet et Madeleine Ozeray, L’École des femmes. Ils repartent cette fois pour l’Espagne, puis le Portugal, avant de s’embarquer vers les États-Unis, où son père est encore obligé de recommencer. Entre 1946 et 1949, sur les cinq films qu’il réussit à y tourner, seul Lettre d’une inconnue (1948) est vraiment demeuré dans les mémoires. C’est à partir de 1950, de retour en France qu’il va tourner ses chefs d’œuvre, La Ronde (1950), Le Plaisir (1952), Madame de... (1953), Lola Montès (1955), son dernier films. Il meurt jeune, à 54 ans.
Pendant la difficile période américaine de son père, Marcel Ophuls joue quelques petits rôles, avec Frank Capra & Anatole Litvak, Prélude à la guerre (1942) ou Michael Curtiz, dans Passage to Marseille (1944), puis il est enrôlé dans l’armée, et envoyé au Japon. Il racontera ces aventures dans son dernier film, autobiographique, Un voyageur (2013), sélectionné au Festival de Cannes, mais inédit en salle en France.
C’est en France, alors que son père s’est stabilisé, qu’il peut enfin devenir plus autonome, avec des débuts classiques en tant qu’assistant de Jean Dréville, de Julien Duvivier ou de son père, sur Lola Montès. Après la mort de son père en 1957, il réalise quelques courts métrages pour la télévision signés avec le nom de sa mère, Marcel Wall. Puis à partir de 1960, cinq films : un documentaire sur Matisse, une "saynette" dans L’Amour à vingt ans (Berlinale 1962), aux côtés Shintarō Ishihara, Renzo Rossellini, François Truffaut, Andrzej Wajda, et trois fictions qui ne rencontrent guère de succès.
Ce n’est qu’en 1969, à 31 ans, qu’il connaît la célébrité avec son documentaire Le Chagrin et la pitié, réalisé avec comme scénaristes André Harris & Alain de Sédouy. Cette chronique d’une ville française sous l’occupation (Clermont-Ferrand) mêle archives et entretiens, où l’image de la France résistante dans son ensemble se révèle relever de la légende. Diffusé à la télévision allemande (coproductrice) dès 1969, le film connaît une virulente controverse en France, et des critiques de tous bords. Il est refusé par l’ORTF, notamment à cause de Simone Veil. Du coup, il sort en salle, au Saint-Séverin, en avril 1971, puis, devant son succès public, dans d’autres salles. Il est présenté dans des festivals internationaux, et, en 1972, il reçoit finalement le Prix Meilleur Programme télévisé étranger au BAFTA (Diffusion Allemagne, Suisse, Pays-Bas et États-Unis). Et il est nommé à l’Oscar du meilleur film documentaire en 1972.
Marcel Ophuls ne rencontrera plus jamais une renommée aussi historique, mais il faut noter spécialement un autre de ses films, Hôtel Terminus (1988), sous-titré "Klaus Barbie, sa vie et son temps", sélectionné officiellement par le Festival de Cannes 1988 dans la section Un certain regard, Meilleur documentaire à la Berlinale 1989 et Oscar 1989 du meilleur film documentaire. Dans l’entretien réalisé par Jeune Cinéma à propos de ce film, il parle aussi de lui et des escapades familiales heureuses en Suisse, pendant la guerre, grâce au statut privilégié de son père.
Entre 1972 et 2013, il a réalisé une série de documentaires, tous plus ou moins liés à son histoire, la guerre et l’Allemagne. Avec des sujets brûlants : le conflit en Irlande du Nord avec A Sense of Loss (1971) ; la façon dont les violences commises en temps de guerre peuvent et doivent être jugées avec L’Empreinte de la justice (1976) ; ou encore une ambitieuse réflexion sur le journalisme en temps de guerre avec Veillées d’armes (1994), César du meilleur documentaire 1995.
À son crédit, aussi, une dizaine de téléfilms etre 1957 et 1990, dont le dernier sur la chute du mur de Berlin et ses conséquences avec November Days (1990).
À chaque fois, Marcel Ophüls part à la recherche de témoins, qu’il ne ménage pas, confirmant ou infirmant leurs dires avec des images d’archives. Son œuvre est un cinéma d’enquête, qui ne s’est jamais revendiqué comme objectif.
Bonnes lectures :
* Marcel Ophuls, Mémoires d’un fils à papa, Paris, Calmann-Lévy, 2014.
* Vincent Lowy, Marcel Ophuls, Préface de Michel Ciment, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2008. Sur Jeune Cinéma.