par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°230, janvier-février 1995
Sélection officielle du Festival de Montréal 1994
César 1995du meilleur film documentaire
Sortie le mercredi 23 novembre 1994
Divers témoignages nous l’avaient appris, Veillées d’armes de Marcel Ophuls rend compte du travail des journalistes présents à Sarajevo. Nous savions aussi d’avance qu’il avait truffé son reportage de citations de films aimés, qu’il s’était mis souvent "personnellement" en question. Bref, on allait voir un film sur Marcel Ophuls et pas seulement de lui. Pour qui a assisté à des débats menés par l’auteur et garde au souvenir tant de rencontres polémiques et passionnées, le désir de voir le film en est décuplé.
Ce qui touche le plus, c’est au début de la deuxième partie, la séquence tournée à Venise. La place Saint Marc, des gens déguisés, d’énormes plans de masques vénitiens revus par la mode. "Ceci est un plateau" commente Marcel Ophuls. Pourquoi Venise ? Et d’expliquer qu’après Zagreb, il a eu besoin de reprendre pied à Venise, pour se rappeler que la vie est là et peut être belle. Et cela touche en justifiant le plaisir qui jaillit parfois quand James Cagney dansant, Gaby Morlay toute blanche sur blanc, Martine Carol en Lola enragée font ressurgir des films aimés et surtour ceux de Max Ophuls dans leur désolation superbe. Et aussi parce que nous savons Marcel Ophuls tellement lié à son père. Un soir, au cours d’un stage consacré à ses films, celui-ci nous avait lu à mi-voix un poème de Rainer Maria Rilke qui parlait d’exil et de gens sans foyer, le poème que Max Ophuls mourant avait laissé sur sa table de malade, annoté pour sa femme et son fils. Quelques instants donc pour respirer, à l’écart des images, des récits, de la honte dont parle Philipe Noiret au début du film.
Loin de Sarajevo alors ? Comme on restait naguère "loin du Vietnam" et encore plus avant loin d’Hiroshima ? On est gavé d’images qui cachent plus qu’elles ne révèlent et on attend au moins un regard neuf. Comme l’était celui de Romain Goupil qui en deux ou trois plans savait révéler à travers des arbres brûlés, la mort de Vukovar, ou arrêter une autre veillée à Sarajevo parce que le courant était coupé. On reçoit peu d’images neuves dans Veillées d’armes mais elles sont fortes. Celle de l’acteur aux jambes disparues, qui rêve de prothèse, de danse au théâtre ; une longue réponse non traduite à la question pathétique de Marcel Ophuls : "Et si dans le public se trouvait plus tard un de ces tireurs assassins ?" Et vient la réplique brusque : "Ceux-là ne viendront pas au théâtre".
Autre image, celle du rédacteur du journal ; la séquence est longue et on peut s’y installer ; il y a les plans volés de gens qui viennent vite acheter la dernière édition ; la visite guidée d’une sorte de corridor effondré où se tire le journal ; le visage creusé de Mrcik, le rédacteur en chef, et la page montrée par deux techniciens : "Ça c’est deux pages sur les morts mais il en faudrait seize". C’est que le propos de Marcel Ophuls est ailleurs. Il est de faire parler ses alter ego, les journalistes sur le terrain. Ça va trop vite dans le premier film, comme un paysage entrevu d’un train au galop. On a du mal à suivre, à identifier les lieux, les gens interviewés, quand les journalistes font leur travail. Et là on reste un peu sur sa faim. Les journalistes parlent surtout d’eux-mêmes, et Marcel Ophuls, à les écouter, dit beaucoup de lui. Ce foie gras dont on parle dans le film, ou ces gilets pare-balles que les reporters revendiquent pour mieux faire - et plus calmement - leur travail, ça choque. Et pourquoi Marcel Ophuls s’y arrête-t-il ?
On aimerait dans le montage et le découpage initial connaître les choix du metteur en scène. On voudrait savoir le pourquoi du long - trop long - extrait du musical sur Hollyday Inn. Un mauvais film avec Bing Crosby. Bon ! On meurt à Sarajevo et les journalistes campent à l’hôtel, et Marcel Ophuls qui les y filme y campe lui aussi et nous, bien installés dans les fauteuils du Max Linder. Rappelez-vous ce film de Peter Brook sur le Living Theatre et au spectacle sur le Vietnam où chaque soir était brûlé un papillon, le papillon brûlait devant un public révulsé... Mais autour de ces plans ambigus viennent se coaguler toutes sortes d’autres images et propos. Le journaliste abattu, celui qui a eu sa mâchoire traversée sans dommage ; celui qui l’a sauvé et ramené et qui dit : "Si je ne l’avais pas accompagné, peut-être qu’il n’y serait pas allé". Pas d’itinéraire balisé dans le film, mais une infinité de notes et un trajet à faire tout seul dans la forêt des questions.
Beaucoup de réponses à des questions pas toujours posées. "On y va parce qu’on est payé" ou encore "On vit à deux cents pour cent, c’est l’aventure". Souvent les analyses les plus percutantes viennent d’expériences contradictoires. On aime le rappel de l’engagement de Walter Cronkite gui était à l’antenne quand l’armée USA bombardait l’hôpital de Saïgon et proférait en direct à la télé américaine, "Mais bon Dieu qu’est-ce qui se passe ?".
Il y a la confrontation des deux témoignages sur la guerre du Golfe. Celui qui, tel Marc Kravetz au Liban parlait du côté des bombardés et l’autre qui ne connaissait en Arabie Saoudite que les ascenseurs de son hôtel. On regrette que celui qui enquêtait à Bagdad n’ait pas vu de victimes. Les journalistes du Maghreb et d’Égypte qui allèrent à chaud ont ramené des images terribles. Beaucoup de questions posées sur les photos volées à des confrères sur le terrain, sur les salaires de ceux qui causent à la télé et ceux qui cherchent et risquent.
Sur les documents trafiqués : un témoignage contradictoire sur une photo de Robert Capa, un combattant abattu en une pose dramatique. "Image truquée", dit l’un, "Capa était un type intègre" rétorque Martha Gellhoin. Le même qui attaque Robert Capa ajoute "C’est comme Arthur Koestler gui écrivit ses souvenirs d’Espagne de son hôtel parisien". Arthur Koestler ? Le propos révisionniste n’est pas contredit. Et Le Testament espagnol, les années de geôle sous Franco, la fusillade feinte, l’échange avec un journaliste anglais, les efforts des diplomates anglais ? Tout cela vécu à l’hôtel ? Et pourquoi pas inventé le terrifiant camp de concentration du Vernet ? Cette dénonciation méritait un démenti ou une contradiction (1).
Et voilà que rendu aux allers et venues indifférents du boulevard, on se demande comment parler de ce film, résumer un propos, faire une synthèse. Impossible. Mais ce gui est sûr, c’est que chaque image, chaque digression, chaque contradiction, toutes ces blagues gui flanquent des images horribles, tout cela réveille, rend plus aiguë l’attention, invite à la réflexion, attise le besoin de vérification.
Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°230, janvier-février 1995
1. Hasard objectif, le soir de la projection, on montre une note de Michel Polac dans l’Evénement. Il vient de découvrir La Lie de la Terre et proclame son émotion.
Veillées d’armes. Histoire du journalisme en temps de guerre. Réal, sc Marcel Ophuls ; ph : Pierre Boffety & Pierre Milon ; mont : Sophie Brunet. Avec Paul Amar, Hervé Chabalier, Patrick Chauvel, Michèle Cotta, Walter Cronkite, Jean-François Deniau, Romain Goupil, Alain Finkielkraut, Georges Kiejman, Bernard Kouchner, Martine Laroche-Joubert, Bernard-Henri Lévy, Slobodan Milosevic, Philippe Noiret, Christine Ockrent, Bernard Pivot, Patrick Poivre d’Arvor, Philippe Séguin, Simone Veil, Gérard de Villiers, François-Henry de Virieu (France, 1994, 233 mn). Documentaire.