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Un voyageur (2013)
de Marcel Ophuls
publié le mardi 27 mai 2025

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°352-353, été 2013

Sélection officielle de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2013

Inédit en salle en France


 


La Quinzaine a choisi de ressortir, comme Dracula, de leur cercueil, deux octogénaires passés depuis belle lurette à la légende du 7e Art et qui se sont révélés les auteurs des œuvres les plus jeunes, les plus profondes, les plus jubilatoires de cette 66e édition : Marcel Ophuls, avec Un voyageur, et Alejandro Jodorowsky, avec La danza de la realidad (1).
Il s’agit dans les deux cas d’un regard rétrospectif porté sur la vie et un réexamen de sa propre existence, marquée par l’exil, choisi ou non, les discriminations, la lutte pour imposer sa propre vision des choses ou pour survivre tout simplement. Les deux films sont dominés par la question du père et celle de la transmission.


 


 


 

Chez Marcel Ophuls, l’œuvre a été dictée par un sentiment d’impuissance et la peur de la page blanche. Crainte accentuée par une solitude effective - le cinéaste vit reclus "dans un petit pavillon de banlieue", dans le Sud-Ouest, profondément blessé par l’échec de son dernier film, Veillée d’armes (2), privé de la présence de sa femme et de ses amis. Il lui a fallu, pour renaître à l’écran et réamorcer le processus de remémoration qu’il a su si bien déclencher chez autrui, être sollicité par le jeune documentariste Vincent Jarglin qui l’a convaincu de participer à une série d’entretiens filmés. Le résultat est un film-kaléidoscope, un récit de vie qui couvre les événements les plus sombres du siècle passé, plusieurs continents, des cultures différentes.


 


 

C’est l’histoire d’un témoin transformé - par l’Histoire - en homme aux semelles de vent. Dans ces tribulations, la richesse de prestigieuses rencontres, avec Ernst Lubitsch, Bertolt Brecht, Otto Preminger, quand Berlin et Vienne se croisaient à Hollywood. La France est tour à tour le pays de l’enfance et celui de l’entrée dans la carrière, avec François Truffaut et la Nouvelle Vague, Jeanne Moreau, Mai 68 et la contestation à l’ORTF, qui ouvre la voie à une reconstruction critique du passé franco-allemand.


 


 


 

Des photographies et des extraits de films, célèbres ou moins célèbres, émaillent le propos. Car le cinéaste est aussi cinéphile. On en apprend davantage sur son père Max Ophüls (1902-1957), véritable statue de commandeur, que sur Marcel Ophuls lui-même, et ce serait la seule réserve que l’on pourrait faire sur Un voyageur. Car ce n’était pas une mince affaire que de réveiller la France autosatisfaite de son amnésie et de lui tendre un miroir peu flatteur. L’extrait du Journal télévisé de 1969 montrant Simone Weil - de mèche, étonnamment, avec la conspiration du silence - pestant contre Le Chagrin et la Pitié (3), longtemps interdit d’antenne, est là pour nous le rappeler. Fasciné par la vénération pour son père, Marcel Ophuls ne prend pas toute la mesure de sa propre œuvre, contribution historique à la prise de conscience française. Il reste "le fils de…" Mais c’est aussi ce doute qui donne sa qualité d’émotion au témoignage de cet enfant du siècle.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 352-353, été 2013

1. "La danza de la realidad", Jeune Cinéma n° 352-353, été 2013.

2. "Veillée d’armes" Jeune Cinéma n°230, janvier-février 1995.

3. "Le Chagrin et la Pitié", Jeune Cinéma n°54, avril 1971.


Un voyageur. Réal, sc : Marcel Ophuls ; ph : Pierre Boffety & Vincent Jaglin ; mont : Sophie Brunet. Avec Elliott Erwitt, Jeanne Moreau, Madeleine Morgenstern, John Simpson, Frederick Wiseman (France, 2013, 106 mn). Documentaire.



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