par Alain Caron
Jeune Cinéma n°140, février 1982
Sélection officielle du Festival du film de Munich 1981
Sorties les mercredis 18 novembre 1981, 2 mai 2018 et 11 juin 2025
Lola, une femme allemande, est tiré du livre de Heinrich Mann, Professor Unrath (1905), adapté, en 1930, par Joseph Sternberg sous le titre de L’Ange Bleu. Celui-ci, surtout préoccupé par Marlène Dietrich et des soucis d’esthétique réalisa un film superbe mais dépourvu de toute préoccupation politique. Le propos de Rainer Werner Fassbinder est autre. Il situe l’action en 1957 dans le contexte du boom économique de Konrad Adenauer (1). Ce qui l’intéresse c’est de brosser la radiographie d’une ville de province pendant la période de reconstruction.
Il fait évoluer dans ce décor trois personnages symboliques : Schuckert, un entrepreneur rapace qui passe ses journées à s’enrichir et ses nuits au bordel ; von Bohm, le directeur des travaux publics, un social-démocrate intègre, conscient du fait que les grands principes cohabitent mal avec le système capitaliste, mais qui, pour le renouveau de l’Allemagne, accepte des concessions ; Lola, une femme ambiguë qui, du fond d’un claque, aspire à l’amour et à la respectabilité bourgeoise. Les deux hommes s’opposent sur tout : Schuckert pense cul et argent, von Bohm probité et amour. Lola mise sur les deux, l’argent d’un côté, la respectabilité de l’autre. Elle magouille une sorte de contrat tacite dans lequel les deux prétendants doivent trouver compensation. En fait il s’agit d’un contrat léonin puisque von Bohm de compromis en conciliation ira jusqu’à renier ses convictions.
Plus que les variations sentimentales de l’inusable triangle, c’est l’étude du conflit d’idéologie qui passionne R.W. Fassbinder. Si les codes du mélo sont en vigueur (l’amour impossible, le bon et le salaud, les scènes de larmes, etc...), les personnages n’agissent guère en fonction de leurs sentiments mais relativement à l’idéal qui les anime. L’histoire de ces personnages fabriqués, plus qu’un prétexte à faire pleurer Margot est surtout la métaphore symbolique de l’Histoire de l’Allemagne à un moment donné.
Ceci posé, il reste à nous pencher sur le style de réalisation du cinéaste. C’est indéniablement un réalisateur bourré de talent, mais c’est aussi un boulimique de la mise en scène, voire, par moments, un bacleur, et le film en subit les conséquences. Il filme vite à grands traits, soigne certaines scènes, celles du bordel notamment, en sabote d’autres, les délibérations des notables par un panoramique circulaire approximatif précipite la fin du film dans un télescopage de séquences elliptiques. Il pousse ses acteurs à l’extrême jusqu’à les faire dérailler comme Barbara Sukowa dans une scène de beuverie.
Il y a aussi des afféteries de style qui laissent perplexe comme les trois personnages principaux presque systématiquement éclairés d’une couleur différente ou encore cet éclairage appuyé qui fait ressortir le bleu du regard de von Bohm. Dans le même ordre d’idées, l’utilisation des couleurs criardes des scènes de bordel aurait, d’après les déclarations de l’auteur, une finalité comique à laquelle on peut demeurer imperméable.
On sent R.W. Fassbinder pressé de terminer son film afin d’en réaliser un autre, ou de mettre en scène une pièce de théâtre. Pourtant les choses sont dites clairement mais par ses numéros de voltige et ses virevoltes, le film donne parfois une impression de fouillis hystérique. Lola, une femme allemande est donc une œuvre passionnante à plusieurs titres, les fassbinderiens vont certainement grimper au lustre, mais question facture, on peut lui préférer Le Mariage de Maria Braun (2).
Alain Caron
Jeune Cinéma n°140, février 1982
1. Konrad Adenauer (1876-1967), antianzi, premier chancelier fédéral de la République fédérale d’Allemagne, de 1949 à 1963. Il est l’auteur du redressement et de l’ancrage atlantiste et européen de l’Allemagne, considéré comme le "fondateur" de l’Allemagne contemporaine.
2. "Le Mariage de Maria Braun", Jeune Cinéma n°125, mars 1980.
Lola, une femme allemande (Lola). Réal : Rainer Werner Fassbinder ; sc : R.W.F., Peter Mârthesheimer & Pea Frâhlich ; ph : Xavier Schwarzenberger ; mont : R.W.F. & Juliane Lorenz ; mu : Freddy Quinn & Peer Raben. Int : Barbara Sukowa, Armin Mueller-Stahl, Mario Adorf, Matthias Fuchs, Karin Baal, Helga Feddersen, Hark Bohm, Ivan Desny, Karl-Heinz von Hassel, Elisabeth Volkmann, Christine Kaufmann, Rosel Zech, Isolde Barth, Sonja Neudorfer, Günther Kaufmann (RFA, 1981, 113 mn).