Depuis sa mort le 1er mai 1997 - Bo Widerberg est né le 8 juin 1930 -, tous les films de ce contestataire opiniâtre semblaient oubliés, disparus, perdus sur les étagères de quelques cinémathèques. Les passages à la télévision étaient très rares, sinon inexistants, les reprises dans les salles aussi. Heureusement, depuis trois ans, Malavida a entrepris un travail extraordinaire de restauration (et de distribution) de l’ensemble de cette œuvre cinématographique précieuse et importante, relayé par une magnifique rétrospective à l’Institut Lumière de Lyon, fin 2019.
Une belle histoire avec le Festival de Cannes
Lorsque Joe Hill remporte le prix du jury, présidé par Michèle Morgan, à Cannes en 1971, son réalisateur, Bo Widerberg en est à sa troisième récompense sur la Croisette. En 1967, Pia Degermark avait obtenu le prix d’interprétation féminine pour Elvira Madigan, et, en 1969, Adalen 31 raflait déjà le Grand Prix du Jury, présidé Luchino Visconti. L’histoire de ce cinéaste suédois se confond d’ailleurs avec le Festival, puisque son premier long métrage, Le Péché suédois, fut choisi par la Semaine de la Critique en 1963, et son deuxième, Le Quartier du corbeau, remarqué en sélection officielle l’année suivante. Suivront Victoria en 1979, et son avant-dernière réalisation, Le Chemin du serpent, présenté à Un Certain Regard en 1987. Trois de ses longs métrages furent aussi nommés pour l’Oscar du meilleur film étranger - Le Quartier du corbeau, Adalen 31 et son ultime La Beauté des choses, qui raflait également en 1996 l’Ours d’argent à Berlin. Pourtant, honoré par la critique, reconnu par ses pairs, apprécié des cinéphiles, Bo Widerberg, malgré la présence de plus de la moitié de ses réalisations dans la vitrine cannoise, n’a jamais connu de grands succès publics.
L’écriture d’abord
Il est né le 8 juin 1930, à Malmö, à l’extrême sud de la Suède, face à Copenhague. À 20 ans, il commence une carrière de journaliste dans la presse de province. Dans les années cinquante, il publie un recueil de nouvelles et un roman, La Fin de l’automne, que trois autres suivront rapidement. Simultanément, entre 1952 et 1959, Bo Widerberg fréquente Ingmar Bergman (1918-2007), lorsque celui-ci monte des pièces au théâtre de Malmö. Il a beaucoup apprécié Jeux d’été (1951) et Monika (1953), et commence même à co-écrire avec le Maître un scénario, intitulé Les Baisers, qui reste inachevé à cause du retour de Ingmar Bergman à Stockholm.
Bo Widerberg s’intéresse de plus en plus au cinéma, et, en 1960, devient critique pour le grand journal de Stockholm Expressen, un quotidien du soir de tendance libérale. Il voit de nombreux films et trouve que beaucoup sont trop fignolés et manquent de vie. Il n’apprécie pas non plus l’évolution "métaphysique" de Ingmar Bergman. Il est fasciné par la Nouvelle Vague française et en particulier, la décontraction et la liberté de ton des Quatre Cents Coups (1959) et de À bout de souffle (1960) et par les innovations libertaires du cinéma indépendant américain, notamment, l’improvisation lumineuse et spontanée du Shadows de John Cassavetes (1959).
Une mise en accusation du cinéma suédois et d’Ingmar Bergman
Une anthologie de ses articles paraît en 1962, sous le titre Visions du cinéma suédois, (traduction en France aux éditions Bonnier), véritable discours théorique annonçant son œuvre filmée future, qui déclenche une véritable tempête dans le milieu cinématographique. Il y tire les leçons de la situation d’alors et esquisse des perspectives. Il dénonce l’académisme coupé du monde du cinéma national et s’en prend violemment à Ingmar Bergman, accusé de faire "bon accueil à tous les mythes les plus frustes sur nous et nos compatriotes, et encourageant les fausses notions que les étrangers s’attendent à voir confirmées sur nous". Pour lui, Ingmar Bergman s’oriente de plus en plus vers un cinéma vertical (rapport de l’homme à une divinité), et délaisse le cinéma horizontal de ses débuts (rapports des hommes entre eux). Il s’insurge également contre le sempiternel recours à des acteurs d’un certain âge, aux physionomies trop connues et au jeu lent et stéréotypé et contre "les producteurs qui ont le cœur à moitié opportuniste, les scénaristes dont les méninges battent la campagne et les réalisateurs incompétents pour transformer leurs divagations en art véritable". Ces accusations d’enfermer le cinéma suédois dans un carcan métaphysique, loin des réalités sociales, rappellent celles, à une autre époque, de Alexandre Dovjenko (1894-1956) fustigeant l’abstraction de Sergueï Eisenstein (1998-1948).
Le Credo de Bo Widerberg
Mais il ne suffit pas de s’attaquer à un système, sans savoir par quoi le remplacer, et Bo Widerberg le sait très bien. Avec toute la fougue de ses 32 ans, il veut entrer dans le milieu du cinéma, pour raconter de simples histoires de tous les jours, interprétées par de nouveaux visages, auxquels on accordera, de la sorte, beaucoup plus de crédibilité. Il veut tourner à la sauvette, dans des lieux véritables, comme François Truffaut ou Jean-Luc Godard, afin d’obtenir davantage de spontanéité. Pour réussir cela, il faut en avoir les capacités. Bo Widerberg les possède, assurément. Mais il va lui falloir affirmer son originalité et son humour, son ton personnel indéniable, traversé par les influences conjuguées du néoréalisme italien, du Free Cinema anglais et de la Nouvelle Vague française, tout ce qui, dans ce début des années 60, allait alimenter le jeune cinéma mondial, servi par de nouveaux réalisateurs contestataires et talentueux, avides d’une liberté d’expression inédite.
D’emblée, il affiche sa phobie des studios en déclarant "les studios m’asphyxient. Je ne peux pas supporter leur ambiance". Il sera le premier cinéaste suédois (et restera le seul) à ne jamais tourner dans un studio. Il se lance directement dans des prises de vues à chaud, à même la rue ou dans des appartements, non seulement parce qu’il dispose de crédits limités, mais également parce qu’il n’envisage absolument pas de tourner d’une autre manière. Le matériel de plus en plus léger et maniable, les pellicules de plus en plus sensibles, l’enregistrement en son direct qui se généralise, favorisent ses options de tournage en milieu naturel.
Le cinéma enfin… Le Péché suédois
En 1962, il écrit et réalise, en collaboration avec Jan Troell, un court métrage pour la télévision, Le Petit Garçon et le cerf-volant (Poiken och draken), 30 mn, d’après une nouvelle de William Saroyan, sur la musique des "Quatre Saisons" de Vivaldi (un père et son fils rendent visite à leur épouse et mère, qui est à l’hôpital pour accoucher).
En 1963, Harry Schein, en créant l’Institut du film suédois et en mettant au point un nouveau système d’aides, va donner un cadre institutionnel à l’émergence de cette nouvelle génération de cinéastes dont les fers de lance sont Bo Widerberg, Vilgot Sjöman et Jörn Donner, tous trois venus de la critique, mais aussi Mai Zetterling, et aussi Jan Troell. Dès son court avec ce dernier, également natif de Malmö, d’abord chef-opérateur avant de devenir un réalisateur renommé, Bo Widerberg travaille en caméra légère, hors des studios. Le producteur Gustav Scheutz (Europa Films) lui propose 250 000 couronnes pour "filmer la vérité". Barnvagnen - littéralement Le Landau - est immédiatement remarqué à la Semaine de la critique cannoise, en 1963. Curieusement intitulé en France Le Péché suédois par son distributeur Pierre Braunberger, est un petit bijou intimiste en noir & blanc, une bouffée d’air frais dans le cinéma suédois du début de la décennie. On y découvre le jeune Tommy Berggren, un acteur étrange, à la douceur un peu maladroite, au regard franc et pétillant, chargé d’humanité, qui deviendra le complice des états d’âme du cinéaste, le trait d’union de ses principaux films. Il est accompagné de la jeune débutante Inger Taube, qui ressemble étrangement à Anna Karina.
Dans l’atmosphère des années 1950, Bo Widerberg décrit les amours compliquées de Britt Olsson, une jeune fille, ouvrière d’usine, et filme une Suède à l’entrée de la société de consommation, et dont les rapports familiaux sont détruits par l’arrivée de la télévision… Britt, tiraillée entre un jeune guitariste de rock (Lars Passgard) dont elle est enceinte et l’amour platonique d’un jeune homme cultivé (Thommy Berggren) qui l’attire plus, finira par prendre sa liberté de fille-mère. Le Péché suédois sera la seule réalisation du cinéaste ouvertement inspirée par l’esthétique de la Nouvelle Vague et sa liberté revendiquée. Cette chronique du quotidien d’une jeunesse distille une amertume poétique et sociale suggérée avec délicatesse. Cadrages anguleux, transitions abruptes, montage audacieux, plongée dans l’époque (télévision et rock’n roll) construisent une mise en scène qui privilégie les moments creux et délaisse les instants clés, Widerberg impose d’emblée sa marque et prend ses distances avec le courant mainstream de Ingmar Bergman. Son film, attachant et sympathique, un peu brouillon, affirme sa fraîcheur neuve et palpite intensément du refus sincère de l’hypocrisie sociale et de la morale dominante.
Un regard social, politique, historique… Le Quartier du Corbeau
Le cinéma de Bo Widerberg restera attentif aux réalités sociales, plus proche en cela du Free Cinema anglais que de la Nouvelle vague française, mais le cinéaste s’éloignera bientôt d’une approche moderne de l’enregistrement de la réalité contemporaine pour privilégier des évocations historiques ayant valeur de métaphore.
Ainsi, toujours en 1963, il réalise son deuxième film, Le Quartier du corbeau, tourné en été et monté à l’automne, qui représentera officiellement la Suède à Cannes, en 1964. L’action se situe également dans un quartier ouvrier de Malmö mais en 1936, au moment des élections qui vont entériner l’écrasante victoire du parti social-démocrate, alors que la Guerre d’Espagne fait rage. Le principal personnage n’est plus une fille d’usine, mais un garçon (véritable clone du réalisateur) issu des milieux populaires, qui veut devenir écrivain pour aider sa classe à accéder plus efficacement à la sécurité et au confort. Mais il cherche aussi à échapper à l’étouffant milieu familial, avec un père alcoolique et une mère qui se tue au travail. Pour réaliser son ambition, il n’hésite pas à abandonner une jeune femme enceinte et gagner la capitale suédoise.
Bo Widerberg explique : "J’ai choisi d’évoquer cette période parce qu’elle a marqué une étape particulièrement décisive dans l’évolution de la société suédoise. Quelques cinglés écoutaient alors le redoutable chant des sirènes de l’Allemagne nazie. Ils furent battus à plate couture. Et nous optâmes à fond pour la démocratie et pour la recherche, de plus en plus accentuée, de l’émancipation et du bien-être social. J’ai pris pour héros un jeune ouvrier, qui désire se consacrer à la littérature, parce que les années 30 virent éclore toute une pléiade d’écrivains prolétariens dont l’influence fut considérable."
Ce film est sombre, rugueux, avec une photographie volontairement terne, à l’opposé de l’improvisation manifeste du Péché suédois. Il est fortement ancré dans l’époque qu’il décrit, dont il épouse les anfractuosités, et dégage un réalisme poétique, simple et désabusé, qui rappelle l’ambiance des premières œuvres de Ken Loach. Thommy Berggren, toujours lui, est partagé entre la fidélité à sa classe et la tentation de l’évasion à laquelle il cède finalement. Mais délaissant sa révolte adolescente, en quittant un milieu où ses ambitions d’écrivain ne peuvent s’épanouir, il semble prendre conscience de ce monde ouvrier qui risque de succomber aux sirènes du nazisme. À ce titre, Bo Widerberg oppose au cri douloureux du roman de son héros le pragmatisme du football : nouvelle et seule perspective d’ascension pour cette classe sociale dont il est déjà devenu l’opium abrutissant.
Un hommage à John Cassavetes… Un amour 65
Au Festival de Cannes 1964, où Le Quartier du corbeau n’a pas été très bien reçu, Bo Widerberg parle déjà d’un nouveau film qu’il doit tourner dès l’été et qui s’appellera Amour 64. C’est l’histoire d’un couple qui se rencontre pendant l’été 1962, puis qui frôle la rupture et essaie de l’éviter deux ans plus tard pendant l’hiver à Stockholm. "Ce film, déclare le cinéaste, sera plus élaboré que Le Péché suédois et un peu moins que Le Quartier du corbeau. Je cherche sans cesse un juste équilibre, et c’est peut-être ce qui, en fin de compte, est le plus difficile à trouver".
Durant cette année 1964, Bo Widerberg poursuit une carrière épisodique à la télévision, pour laquelle il réalise un téléfilm, Zoo Story (1964), adaptation de la pièce de Edward Albee - que montera Laurent Terzieff à Paris l’année suivante -, sur la rencontre et la querelle de deux hommes sur un banc. Le tournage de son nouveau film prend un peu de retard et celui-ci devient Amour 65. Cinéaste en vue, marié à la belle Ann-Mari avec qui il a une petite fille, Keve peine à trouver l’inspiration. Son mariage bat de l’aile... Il organise comme chaque année une fête dans sa villa au bord de la mer avec ses amis. Ben Carruthers, acteur principal de Shadows s’y invite, ainsi que la ravissante Eva-Britt, son actrice fétiche... Une trame romanesque assez lâche (les errements d’un réalisateur en panne d’inspiration), des séquences improvisées, une amertume en filigrane, inscrivent Amour 65 dans le courant du nouveau cinéma qui s’interroge sur lui-même. Il permet à Bo Widerberg de préciser ses idées sur le cinéma par la bouche de Keve Hjelm, l’acteur principal : "Je voudrais réaliser un film qui soit aussi vrai et aussi concret que les paroles que l’on échange d’un côté à l’autre de la table du petit déjeuner".
Avec Amour 65, l’auteur poursuit son histoire des sentiments, commencée avec Le Péché suédois. Au travers d’un bout à bout décousu et pas toujours passionnant, il parle de son métier, de sa vie conjugale, de son infidélité, de sa passion pour les cerfs-volants… Il y abandonne la précision réaliste du Quartier du Corbeau, pour ne garder des sixties que l’esprit. Il introduit des séquences de pure improvisation et de conversations à bâtons rompus au milieu d’un canevas sans doute réfléchi, mais qui n’en possède pas moins de larges moments en roue libre. Tous les personnages ont pour identité le prénom réel des acteurs qui les incarnent. Michelangelo Antonioni ("le désespoir existentiel qui enserre chaque individu") et Jean-Luc Godard ("le cinéma, c’est la vérité vingt-quatre fois par seconde") sont cités à plusieurs reprises, et l’arrivée impromptue de Ben Carruthers est une référence à John Cassavetes qui, quelques années auparavant, avait expérimenté les méthodes avec lesquelles Bo Widerberg renoue ici.
On peut préférer l’austérité du Quartier du corbeau, mais la nouveauté de cet exercice d’équilibre est indéniable. Amour 65 est représentatif de cette période où le cinéma se prend pour objet - Le Mépris de Jean-Luc Godard (1963) et Huit et demi de Federico Fellini (1963) et réfléchit à sa spécificité. Amour 65 fait aussi preuve d’une liberté sexuelle assez inédite pour l’époque et conforte l’idée d’un cinéma suédois précurseur dans sa représentation de l’érotisme à l’écran. Bien sûr, les références évoquées semblent parfois écrasantes mais Bo Widerberg a le mérite d’expérimenter, de tenter d’apporter un regard frais et nouveau sur la vie et l’art. Un pari largement tenu.
Un regard sans lendemain vers la comédie... Hello Roland
Bo Widerberg abandonne ensuite le projet d’une fresque sur les journalistes et les intellectuels de Stockholm qui devait s’intituler Les Compagnons et grouper autour des deux acteurs du Quartier du corbeau, Thommy Berggren et Ingvar Hirdwall, quelques autres postulants à la notoriété. Dès l’automne 1965, il commence les prises de vues de Hello Roland ! qui s’appelle, un temps, Des ennuis à la pelle, une satire des milieux publicitaires, directement inspirée de son roman Le Dragon vert. Pour survivre, Roland Jung, écrivain débutant, travaille dans une agence de publicité. On l’envoie faire une étude de marché parmi les jeunes, afin de déterminer et développer leurs besoins. Témoin des méthodes commerciales agressives du capitalisme, il s’oppose, avec le soutien de sa femme, à son patron, et tente de récupérer les bandes magnétiques issues de son enquête. C’est le premier film humoristique du cinéaste, qui n’hésite pas à traiter toutes les oppositions grinçantes et amères entre les personnages sur le mode burlesque. Le film sort en juillet 1966.
Deux mois auparavant, Bo Widerberg a interrompu le montage de Hello Roland pour participer au Festival de Cannes comme président du jury des courts métrages. Avec son jury, il couronne Skaterdater du réalisateur américain Noel Black (1966). Il profite de son séjour sur la Côte pour tourner une séquence additionnelle où une institutrice d’Antibes tient le rôle de la femme du chef de l’agence de pub, dans un film d’amateur en 8mm que l’on projettera incidemment devant Roland.
Un mélodrame incandescent... Elvira Madigan
Il commence, dès la fin de l’été 1966, au Danemark, la réalisation de Elvira Madigan, avec une équipe réduite. Il s’agit de l’adaptation très libre d’un fait divers célèbre en Scandinavie (il inspira même une chanson), qui se déroula en 1889. Sixten Sparre, aristocrate, lieutenant dans l’armée suédoise, marié, et Hedvig Jensen, une funambule danoise du cirque Madigan, libre et indépendante, d’une grande beauté, tombent follement amoureux. Il a 35 ans, elle en a 22. Sixten abandonne femme et enfants, quitte l’armée et se réfugie au Danemark avec Hedvig qui prend le nom d’Elvira Madigan. Peu à peu, l’argent manque et, de palaces en hôtels sordides, le couple illégitime se retrouve dans une impasse. Sixten tue sa compagne et se suicide, face à la mer, parmi les dunes. De cette tragique histoire d’amour fou, Ake Ohberg (1905-1975) avait, en 1943, fait un film au charme mélancolique et désuet, pour Europa Films. Il tenait lui-même le rôle de Sixten et Eva Henning prêtait ses traits à Elvira.
La version de Bo Widerberg délaisse délibérément toute la partie bourgeoise du drame. Elle ne commence qu’après la fuite des deux amants, et les cerne, seuls, au milieu des forêts danoises, pendant l’été. Le directeur de la photographie (en CinémaScope) Jörgen Persson a parfaitement su utiliser (en Eastmancolor) les couleurs chatoyantes d’une flore aux aspects impressionnistes pour faire exploser le lyrisme et le romantisme de cette ultime promenade. Cette joyeuse partie de campagne, filmée avec une longue focale pour limiter la profondeur de champ et isoler le couple comme s’il était observé, laisse deviner le drame à venir. Cette époque baignée par un puritanisme intégriste interdit tout manquement à l’ordre social. Le fuite, l’exil, rien n’y fait. La nasse se referme inexorablement sur les deux amants. Deux coups de feu dans le soleil, parmi les fleurs, ponctuent la fin de cette équipée. Thommy Berggren incarne tout naturellement Sixten, et Pia Dagermark, belle et solaire, fragile et déterminée, Elvira. Bo Widerberg avait longtemps cherché son interprète, avant de découvrir, sur une photo, une jeune fille dansant avec le prince héritier de Suède lors d’une réception : il la contacta et fut immédiatement conquis par sa "frêle silhouette blonde".
Déçu par la musique originale qu’il avait commandée, Bo Widerberg, sur les conseils de son ingénieur du son Sven Fahlén, choisit le deuxième mouvement du Concerto pour piano n° 21 de Mozart. Accompagné par cette sublime musique, Elvira Madigan est d’une beauté impressionnante, et procure une émotion saisissante. Le film s’avère à la fois une tragédie fascinante et un hymne unique à la nature et à l’amour mélancolique.
L’engagement par le documentaire
En 1967, Bo Widerberg fait une apparition dans un film de Palle Kjaerulff-Schmidt, Historien om Barbara, et l’année suivante, il s’associe à d’autres cinéastes (dont Roy Andersson et Jörgen Persson) pour coréaliser un documentaire, Den Vita Sporten (The White Game), sur les manifestations contre le match de Coupe Davis entre la Suède et la Rhodésie qui devait se dérouler du 3 au 5 mai 1968, à Båstad. Ian Smith, président rhodésien, pratiquait une politique d’apartheid et son pays subissait un boycott de plusieurs nations. Le film est financé par le Swedish Film Institute. Les cinéastes embarqués dans cette croisade, réalisent des interviews de manifestants et de membres du gouvernement suédois dont Olof Palme qui deviendra Premier ministre en 1969, afin qu’ils expriment leurs points de vue sur le sport, la politique et la désobéissance civile. Entre les interviews, surgissent des images de l’oppression des Noirs en Afrique du Sud, la déclaration d’un Blanc rhodésien qui estime que les Noirs devraient être heureux que les Blancs dominent le pays et maintiennent la situation, des interventions d’étudiants noirs en Suède qui expriment leur déception devant l’inaction du gouvernement suédois. Un affrontement violent entre manifestants et policiers aboutit à l’annulation de la rencontre (qui sera jouée plus tard dans un club privé français à Bandol). Après quelques conflits avec la production, les cinéastes ont formé un collectif, le Grup 13, et ont pu présenter dès le mois de juillet le documentaire, récompensé par plusieurs prix et un excellent accueil public.
Une réalité sociale implacable... Adalen 31
Adalen 31 décrit le conflit social le plus dur de l’histoire suédoise, à Adalen, au nord du pays, en 1931. Après quatre-vingt-treize jours de grève, des "jaunes" sont appelés en renfort, protégés par l’armée qui finit par intervenir et se heurter aux manifestants. Bilan : cinq morts et la chute du gouvernement, les sociaux-démocrates accédant pour la première fois au pouvoir. Pour le réalisateur, de tels événements sont "de véritables ferments de guerre civile. Immanquablement les hommes politiques au pouvoir, dans leur faiblesse, refusent le dialogue et font appel à l’armée et à la police. C’est malheureusement une situation qui se reproduit éternellement…"
Avec ce film, Bo Widerberg harmonise, dans un parfait équilibre, le naturalisme social de ses premiers films et le romantisme échevelé et tragique de Elvira Madigan. Tourné sur les lieux mêmes du drame, avec quelques-uns des anciens protagonistes de la grève comme conseillers ou figurants, Adalen 31 montre le quotidien des ouvriers grévistes, désœuvrés mais toujours dignes, une idylle amoureuse entre deux adolescents, les angoisses d’un père, responsable syndical, la force impressionnante d’une mère, pilier de la famille. Il mêle l’intime et le social, la vie privée et les enjeux politiques dans une mise en scène parfois distanciée, parfois chaleureuse, qui refuse la linéarité organique et propose des ruptures viscérales. Le Grand prix du Jury de Cannes qui lui est attribué en 1969, constitua une énorme caisse de résonance. Déjà très connu dans son pays, Bo Widerberg accédait enfin à la reconnaissance internationale. Le monde cinématographique reconnaissait enfin cette Nouvelle Vague et acceptait que le cinéma suédois ne se limite plus au seul Ingmar Bergman.
Chanteur vagabond et héros du peuple... Joe Hill
Après le tournage d’un court métrage de sept minutes sur une mère de deux enfants qui en attend un troisième (En Mor med tvâ barn väntandes sitt tredie), dans lequel il joue aux côtés de Vanessa Redgrave, Bo Widerberg attaque la réalisation de la biographie de son compatriote Joel Hägglund, alias Joseph Hillstrom ou Joe Hill (1879-1915), émigré dans les États-Unis du début du 20e siècle qu’il sillonna en hobo contestataire. Lorsqu’il décide de partir aux États-Unis pour raconter l’engagement viscéral et la lutte contre toutes les injustices de son héros, Bo Widerberg prolonge avec éclat le regard social et politique, âpre et réaliste qu’il portait sur le monde dans ses films précédents.
"J’ai rêvé que je voyais Joe Hill la nuit dernière
Vivant comme vous et moi.
Je lui dis "Mais Joe, tu es mort il y a dix ans"
Il me dit "Je ne suis jamais mort".
Les paroles de cette complainte, écrite et composée dix ans après sa mort, reprise par Joan Baez à Woodstock en 1969, accompagnent les premières images du film et donnent le ton de cette ballade américaine, épique et lyrique, coproduite par la Paramount. Le cinéaste décrit les efforts du jeune Suédois (Thommy Berggren, toujours lumineux) pour s’intégrer dans cette Terre promise, décevante pour l’avoir trop rêvée, sa lente prise de conscience du fossé séparant les possédants et les exploités, qui le conduit dans les rangs des Industrial Workers of the World (IWW) et le stimule pour écrire nombre de poèmes et chansons engagées. Il fut exécuté dans l’Utah, le 19 novembre 1915, au terme d’un procès très tendancieux, pour un crime qu’il n’avait sans doute pas commis. Il avait 36 ans. "Ne perdez pas de temps dans le deuil. Organisez-vous !", écrit-il au chef de son syndicat, juste avant son exécution.
Célébré par des écrivains comme John Dos Passos et plusieurs chanteurs - dont Bruce Springteen -, Joe Hill est, dans ces années post-68, un des symboles de la lutte anticapitaliste. Dans un Hollywood investi par des cinéastes progressistes et attentifs aux luttes sociales et aux injustices, des films comme Traître sur commande (The Molly Maguires) de Martin Ritt (1970), Little Big Man de Arthur Penn (1970), Sacco et Vanzetti de l’Italien Giuliano Montaldo (1971), Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg (1971), ou encore Johnny Got His Gun de Dalton Trumbo (1971) arpentent les mêmes chemins contestataires.
Bo Widerberg s’attarde avec une certaine gourmandise sur chaque étape de l’errance de son héros à travers l’Amérique des exclus et des exploités. Prendre un train ou continuer à pied, s’enfuir ou s’attarder auprès d’une femme, filer au gré du vent, se poser pour écrire ou composer, le film épouse ses mouvements, ses incertitudes, sa passion viscérale pour la vie et la justice.
Gérard Camy
Jeune Cinéma n°399-400, février 2020
* Cf aussi "Bo Widerberg, une vie, une œuvre II", Jeune Cinéma n°401, été 2020.
Sur Jeune Cinéma :
* "Le Quartier du Corbeau", I Jeune Cinéma n°69, mars 1973.
* "Le Quartier du Corbeau" II,
* "Adalen 31", Jeune Cinéma n°40, juin 1969.
* "Joe Hill", Jeune Cinéma n°57, septembre-octobre 1971 et Jeune Cinéma n°361-362, automne 2014.
* Le Péché suédois (Barnvagnen). Réal, sc : Bo Widerberg ; ph : Jan Troell ; mont : Wic Kjellin ; mu : Jan Johansson. Int : Inger Taube, Thommy Berggren, Lars Passgård, Ulla Akselson, Lena Brundin, Gunnar Öhlund (Suède, 1963, 95 mn).
* Le Quartier du Corbeau (Kvarteret Korpen). Réal, sc : Bo Widerberg ; ph : Jan Lindeström ; mont : Wic Kjellin ; mu : Giuseppe Torelli ; déc : Ejnar Nettelbladt. Int : Thommy Berggren, Emy Storm, Keve Hjelm, Christina Frambäck, Ingvar Hirdwall, Agneta Prytz, Nina Widerberg, Hugo Tunnbindare, Louise Gustafsson, Fritiof Nilsson Piraten (Suède, 1963, 101 mn).
* Un amour 65 (Kärlek 65). Réal, sc, mont : Bo Widerberg ; ph : Hans Emanuelsson, Jan Lindeström & Bruno Rådström. Int : Keve Hjelm, Ann-Marie Gyllenspetz, Inger Taube, Evabritt Strandberg, Ben Carruthers, Björn Gustafson, Kent Andersson, Thommy Berggren (Suède, 1965, 96 mn).
* Heja Roland ! Réal, sc, mont : Bo Widerberg ; ph : Jörgen Persson ; mu : Claes af Geijerstam. Int : Thommy Berggren, Mona Malm, Ulf Palme, Holger Löwenadler, Ingvar Kjellson, Carl Billquist, Lars Göran Carlsson, Lars Amble (Suède, 1966, 96 mn)
* Adalen 31 (Ådalen ’31). Réal, sc , mont : Bo Widerberg ; ph : Jörgen Persson, Rolf Lundström ; cost : Anne Von Sydow. Int : Peter Schildt, Kerstin Tidelius, Roland Hedlund, Stefan Feierbach, Martin Widerberg, Marie De Geer, Anita Björk, Martin Fahlén (Suède, 1969, 114 mn).
* Joe Hill. Réal, sc, mont : Bo Widerberg ; ph : Peter Davidsson & Jörgen Persson ; déc : Ulf Axen ; mu : Stefan Grossmann. Int : Thommy Berggren, Anja Schmidt, Kelvin Malave, Evert Anderson, Cathy Smith, Liska March (Suède-États-Unis, 1970, 110 mn).