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Chevaux de feu (les) (1965) I
de Sergueï Paradjanov
publié le mercredi 18 juin 2025

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n°89, octobre 1975

Sélection du Festival international de Mar El Plata 1965
Sélection de la Mostra de Venise 2023

Sorties le vendredi 25 mars 1955 et les mercredis 3 septembre 1975, 22 septembre 1999, 29 janvier 2014, 7 janvier 2015 et 18 juin 2025


 


Il y a neuf ans l’apparition des Chevaux de feu en France était un événement, un des très rares événements que le cinéma ait vus venir d’URSS ces dernières années et assez météoriques par surcroît, puisqu’on ignorait tout jusque-là de son auteur Serge Paradjanov qui avait alors quarante-deux ans.


 

Quand le film reparaît en 1975, l’effet de surprise n’existant plus, ce qui frappe ce n’est plus le grand tumulte, le torrent d’images, le tournoiement du monde, les flambées rougeoyantes, qui lui avaient valu le titre français entièrement postiche de Chevaux de feu, et qui étaient peut être dus autant à Youri Illienko, l’opérateur qu’à Sergueï Paradjanov lui-même.


 

C’est plutôt la gravité anthropologique apportée à la connaissance d’un petit peuple des Carpathes, les Houtsoules, à quoi correspond d’ailleurs le vrai titre : Les Ombres des ancêtres oubliés. Il y a dans le film des sous-titres comme "Les masques de Noël", "une Noce paysanne" qui mettent en évidence cette intention : traditions, fêtes, usages sociaux donnent l’image d’une vie "pleine de dévotion et de magie". Sans doute cette vie là était dépassée quand, en 1964, Sergueï Paradjanov tournait un film qui adaptait un roman de Tadeusz Kotzubinski (1886-1981) datant de 1910, comme Robert Flaherty (1994-1951 en d’autres lieux, c’est un passé qu’il ressuscitait.


 

Mais comme il l’a dit, avec exemples à l’appui, les Houtsoules n’avaient rien oublié de leurs traditions et imposaient "leur exigence de vérité absolue". Et, lui, Sergueï Paradjanov, il apportait à ce constat toute la chaleur d’un homme qui après une longue fréquentation avait appris à les voir "dans le fond des yeux".


 

Après Les Chevaux de feu, le cinéaste fut pratiquement écarté des studios de Kiev. En Arménie où il se réfugia ensuite, il ne put réaliser en dix ans qu’un moyen métrage (très beau, paraît-il) sur la peinture populaire sur verre. C’est devenu une habitude que le cinéma soviétique se prive ainsi de ses plus grands talents... Mais, aujourd’hui, on apprend qu’il vient d’être condamné à dix ans de prison. Pour "trafic", nous dit-on. Cette accusation de trafic, on en a trop souvent abusé en URSS, et en général contre des hommes qu’on avait au préalable privés de leur métier. Ce n’est pas avec ces prétextes qu’on nous fera taire. Beaucoup d’écrivains ont été ainsi persécutés, emprisonnés sous des prétextes divers et peu plausibles. Jusqu’ici les cinéastes, eux, étaient atteints dans leur création, mais ne semblaient pas l’être dans leur personne. Pour la première fois un grand cinéaste, connu dans le monde entier, est victime d’une condamnation à dix ans de prison. Pour Sergueï Paradjanov, pour les autres, pour tous les oubliés, il importe de dire très haut, dans tous les milieux qui touchent au cinéma, qu’en agissant ainsi l’URSS se déshonore.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n°89, octobre 1975

* Cf. aussi "Les Chevaux de feu II", Jeune Cinéma en ligne directe.


Les Chevaux de feu (Tini zabutykh predkiv). Réal : Sergueï Paradjanov ; sc : S.P. & Ivan Tchendeï, d’après le récit, Les Ombres des ancêtres oubliés de Tadeusz Kotzubinski ; ph : Youri Illienko & Viktor Bestaïev ; mont : Marfa Ponomarenko ; mu : Miroslav Skorik ; déc : Mikhail Rakovskiy & Georgiy Yakutovich ; cost : Lidiya Bajkova. Int : Ivan Mykolaïtchouk, Larissa Kadotchnikova, Tatiana Bestaeva, Nikolaï Grinko, Leonid Yengibarov, Spartak Bagachvili, Nina Alissova, Aleksander Gaï, Neolina Gnepovskaïa, Aleksander Raïdanov, Igor Dzioura, Valentina Glianko (URSS, 1965, 97 mn).



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